On slalome. Les flaques sont des rétroviseurs, elles déforment les silhouettes, couvent des orages. L’hiver, elles deviennent de grands lacs où les guêpes à rayures s’abreuvent, les piafs, les pigeons, les chats, les chiens, les chèvres, les vaches, infranchissables. On accélère. Les fourmis, elles aussi, s’agitent, elles travaillent, forment en rangs serrés un cordon effervescent où elles se tamponnent et se reniflent, une longue et fine rigole de minuscules diamants noirs, sous cette lumière, une ligne, colonne laborieuse qui frétille et court, très noire, très dense, qui brille et court au loin, se fait moins nette, s’amenuise, devient terne, là-bas, près des talus herbeux et secs, là où le convoi serré se défait et s’éparpille, je tombe.
- Mais comment tu as fait ?
- (Je me relève) Je sais pas.
- Regarde où tu marches !
Au loin, des nuages nacrés se mélangent à un nuage accidentel, de fumée épaisse, elle vient de l’autre côté de la montagne, d’un feu où de grands pins meurent, des chênes, le maquis, un mouflon. On s’approche d’un vieux chemin, un long couloir taillé étroit dans le maquis, dans les myrtes hauts, touffus, qui exhalent leur puissant parfum, là, tout près, il m’attire : je passe. Ma mère dit que ce n’est pas possible, que ce n’est pas la foudre, que c’est scandaleux, qu’il faudrait brûler vifs ceux qui mettent le feu, défigurent le village, l’île, qu’ils devraient avoir honte. Mais c’est un voisin, un vague ami de la famille, un parent éloigné, un pompier, un de ces bougres malheureux qui rêvent d’abondance, d’une prime au feu, simplement pour exister, des bougres qui jouent aux hommes, aux têtes brûlées le soir l’été en matant un touriste au hasard et qui, des années plus tard, timidement, fanfaronnent dans les 4×4 jaunes sans rancune des Eaux et Forêts.
On aperçoit le grand chêne liège démasclé, il annonce la petite pente rocailleuse, à pic. Sur son large tronc, des lettres s’additionnent, des initiales taillées au canif dans la couche femelle du liège, amoureuses. On marque toujours un arrêt, bref, à l’amorce de la pente, histoire d’envisager goulûment le chemin à parcourir. Puis nos corps se lancent mais, on a beau vouloir les gouverner, la déclivité les emporte, les précipite jusqu’au ruisseau où ils s’élancent à toute vitesse et, in extremis, l’enjambent. C’est le toboggan des petites frayeurs.
Après, un arrêt s’impose : on reprend notre souffle, les mains sur les hanches, on respire, méthodiquement. On se sourit, on repart. Maintenant, l’ombre d’un grand nuage se glisse sous nos pieds, je l’écrase, on lui marche dessus, je me retourne, regarde la grande ombre survoler le maquis, le recouvrir, absorber au fur et à mesure ses verts, s’évader loin sur la forêt, elle y batifole, s’étire, libère par trouées la crête des pins et des chênes, rend à la forêt ses couleurs, puis à tout le maquis, aux arbousiers qui maintenant à nouveau brillent dans nos yeux . Nous marchons de plus en plus vite. Je la regarde, marcher à côté de moi, je regarde sa colère rentrée. Elle est presque heureuse. Je manque à nouveau de tomber, trébuche, tombe. Elle s’étonne, fronce les sourcils, me dit que ce n’est pas normal de tomber si souvent, que quelqu’un m’a sûrement jeté le mauvais œil.
- Qui ?
- Ca peut être quelqu’un qui prend soin de toi, qui t’aime, trop peut-être… En rentrant, je te couperai une petite mèche de cheveux, tu iras chez grand-mère, elle te fera l’huile !
- Ca peut être toi ?
- Non, quand même ! Moi, je suis ta mère, je t’aime vraiment. Ce n’est pas pareil…
- Alors, tu m’aimes pas trop ?
- Quand on aime trop, on n’aime pas vraiment. Comment t’expliquer ? Peut-être que quelqu’un te regarde avec envie, trop d’envie et ça te déboussole, ça te fait mal.
Je comprends et je ne comprends pas. Je me relève, débarrasse la peau des genoux et des paumes des grains de tuf, ils ont laissé des traces de leur incrustation, plus ou moins petites, mauves. Je me dis que peut-être elle n’a jamais su se promener, je veux dire marcher lentement, comme dans les films, flâner, comme si ses jambes à elle ne savaient pas le faire. D’ailleurs, je crois qu’elle ne voyait pas l’intérêt d’une telle occupation, parce qu’aussi elle avait toujours mieux à faire, elle n’avait pas le temps, la marche lente était suspendue à la stricte condition qu’elle soit irréprochable, éloignée de tout divertissement, sans équivoque. Elle commente, par anticipation et en de brèves formules, ce que l’on s’apprête à faire tout en marchant. Je sais que quelque chose n’est pas normal. Je ne comprends pas la tonalité virile dans sa voix, l’empressement des mots qui disent la vengeance, sa solitude. Je m’arrête, me penche, regarde, elle est toute seule, jaune d’œuf : une fleur.
Je sais qu’elle aime les fleurs, elle m’a même demandé de lui faire un petit bouquet de boutons d’or hier, ceux qui tapissent le haut du jardin, près de la grande pierre inclinée vers l’avant, plate, là où elle lave le linge. Juste avant, je lui avais demandé, un peu narquois, si le Père Noël existait vraiment. Elle était de dos, venait de poser une pince en bois clair sur un des côtés du drap blanc, elle dépliait maintenant le tissu sur le fil.
- Bien sûr qu’il existe !
- Ca m’étonnerait. A l’école, on m’a dit que c’était pas vrai.
- Et alors ? Il ne faut pas les écouter. Il ne faut pas croire toutes les sottises qu’on te raconte à l’école.
Alors, je m’entête et, sans la regarder, à voix basse, je lui dis que je n’y crois plus, que c’est elle le Père Noël, elle et mon père. Je lui dis aussi que c’est elle qui ne veut pas m’acheter la mallette de James Bond, que je le sais. Elle n’a rien répondu. Je me suis alors retourné vers elle : de dos, elle continuait à étendre machinalement le linge mais ses gestes avaient perdu en fluidité, en grâce, ils étaient morcelés et sa voix, je m’en souviens, était chevrotante.
- Pourquoi tu dis ça ?
- Parce que je le sais.
J’ai alors attendu qu’elle dise quelque chose, rien, elle n’a rien dit. Alors je me suis avancé vers elle, sans doute avec la ferme intention d’en avoir le cœur net, l’idée de faire sciemment mal, ne supportant pas l’idée de ne pas savoir, d’être berné, trahi, l’injustice. De biais, j’aperçois la pince à linge maintenue entre ses lèvres, je m’apprête à revenir à la charge, à parler. Elle me voit, tourne la tête, me dit que j’ai tort, que c’est bien de croire au – c’est presque inaudible – Père Noël.
Sans bruit, j’avance dans l’herbe et, par derrière, doucement, j’enserre sa taille de mes deux bras, mes mains croisées sur son ventre. A voix basse, ma tête contre ses reins, je lui dis que ce n’est pas grave, que je m’en fous, que je suis grand maintenant, que je ne voulais pas lui faire de la peine. Elle se tourne dans mes bras qui l’enserrent, je lève la tête et regarde son visage, ses grands yeux bleus, elle les sèche doucement l’un après l’autre, avec le dos de sa main, puis se baisse à hauteur de mon visage, me fait un bisou sur la joue, prend le petit bouquet de boutons d’or dans ma main, me dit d’une voix inoubliable que c’est le plus beau bouquet qu’on lui ait offert, qu’il est magnifique, elle me dit aussi que Papa et elle n’ont pas beaucoup d’argent. Je lui ai dit que ce n’était pas grave, qu’il ne fallait pas pleurer, que je l’aimais beaucoup quand même, plus que le Père Noël. Alors, je sais, je sais bien qu’elle aime les fleurs mais, là, bizarrement, elle me dit que nous n’avons pas le temps, pas le temps de se mettre en procession devant la moindre petite fleur qui se présente, qu’elle a des choses à faire après, que la petite fleur est belle mais que le temps presse.
- Tu crois qu’ils ont peur ?
- Mais non. Ne t’inquiètes pas. Tu verras, ils ne sentiront rien. Allez ! Tu vas voir comment maman fait.
- Mais ils vont souffrir, c’est sûr.
- Mais non. Ils ne vont même pas s’en rendre compte, ils ne verront rien, ils sont trop petits !
Nous arrivons à la grande Pinède. Là, le chant d’un merle nous heurte avec une acuité inouïe, révèle l’épaisseur de tout le paysage et brusquement l’anéantit, le fait image. Elle me dit qu’elle appartenait à son père avant, avant qu’il ne tombe malade, qu’il a fallu la vendre pour obtenir de la quinine, la grande pinède, une poignée de francs, rien.
- Il a eu mal ?
- Oui, il a beaucoup souffert. Moi j’étais petite, plus petite que toi, j’avais 5 ans. (Silence) C’était la guerre… (Bas) Si seulement il pouvait être là.
- On lui a tiré dessus ?
- Non. C’était une maladie.
- C’était quoi ?
- Il a perdu tout son sang.
- Comment ?
- (Elle hésite) Par derrière.
- Par … ?
- Oui. Tu sais, à l’époque, on ne savait pas guérir cette maladie. Et puis il n’y avait pas d’hôpital. Peut-être à Bastia ou à Ajaccio. Mais on n’avait pas de voiture. Il fallait y aller en cabriolet et papa était trop malade, trop faible pour supporter. Tu n’imagines pas le voyage que c’était, il fallait des heures et des heures, des journées entières. (Silence) Ce qu’il a dû souffrir. Elle inspire, fort, pareillement expire et, dans son souffle, dit : le pauvre. (Silence) Et puis, tu sais …
On emprunte le chemin incliné qui mène à la pompe, en regardant la rivière : elle est grosse des pluies qui se sont abattues depuis quelques jours en montagne, dévale franchement, très vite, dans son lit qui se déforme. Des libellules noires se coursent, élégantes, droites, foncent tous azimuts au-dessus du torrent, zigzaguent, volent à deux, attachées, virevoltent, se posent. Je fixe la boîte en carton que ma mère tient fermement entre ses bras, contre son ventre. Elle la pose sur le sol, la boîte fait craquer des aiguilles de pins, elle se redresse, tire plusieurs sacs en plastique de la poche de sa blouse bleue à grandes fleurs jaunes, trois au total, les défroisse avec énergie, ouvre les battants de la boîte et, pendant qu’elle opère – tout est lent – pousse de tout petits gémissements, à peine audibles, qui ponctuent ses gestes solennels, cliniques. Sa main disparaît, puis tout l’avant bras, ressort, un à un elle récupère les petits chats, les met délicatement dans les sacs en plastique : ils miaulent. Ses deux mains saisissent maintenant les poignées, double nœud, ils sont dans l’air : succession de bruits sourds et brefs dans l’eau du torrent. Je les regarde s’éloigner, regarde ses yeux à elle qui les regarde disparaître. Je me dis que sa tête est pleine de ciel, imprévisible. Elle n’est pas là.
- Tu vois, regarde, je te l’avais dit, le sac ne coule pas, il doit avoir peur, il doit souffrir, le pauvre …
- Mais non, ne t’inquiètes pas, il va couler. (Silence. On regarde) Tu sais, si on devait garder tous les petits chats, on ne s’en sortirait plus. (Silence) Allez, tu viens ? On y va.
Sur le chemin du retour, on ramasse quelques pignes, pour allumer le feu. Je lui dis que j’aurais aimé m’appeler comme son père : Don Georges. Je lui demande la date de sa mort.
- Le 25 novembre.
- Comme le date d’anniversaire de Papa ?
- Oui.
Le ciel est soudainement bas, atténue les couleurs, écrase les reliefs. Il grogne au loin comme un chien qui a peur. On le regarde. Des éclairs le traversent et, dans leurs courses, s’estompent dans des nappes épaisses de brume. Il y a des rochers dans le ciel, énormes, qui s’entrechoquent sourdement, s’éboulent, accélèrent le cœur. Des lignes de feu loin de nous percutent la terre, nous aveuglent. On marche, vite, je regarde le ciel, il est cendre : une goutte, sur le bras, une autre, le front, deux, trois, tombent, tièdes et lourdes puis drues, déconcertantes, tombent à pic dans les flaques, les couvrent de bulles, animant bientôt leurs surfaces de cercles qui grossissent et forment des vaguelettes qui disparaissent, se noient à leurs bords. Elle me dit de courir, elle rit. Sa blouse, trempée, lui colle au corps, à la poitrine, aux jambes. Je cours, elle dit que le feu est sauvé, elle court, rit, on court. On court en riant, on crie, on court. Comme si le temps nous chatouillait les pieds sans que l’on puisse se défendre, l’en empêcher. On crie, on rit, on court. Nous voilà à l’abri.
Sous la terrasse de la maison, les bras loin du corps, secoués, on regarde le spectacle de la pluie. Des roulements sourds, à nouveau, se font entendre. Le ciel semble retenir des forces d’apocalypse, il tempête, fulmine, c’est Versailles. Il nous ravit. Ma mère pose le carton déformé par la pluie, enlève les pommes de pin, se plaint de la résine, dit que c’est un ciel qui va défaire tous les lieux, qu’il faut rentrer, mettre une grosse bûche au sec, se sécher, faire le feu. Les détonations de la foudre subitement se répètent, résonnent très haut dans le ciel, l’envahissent, les nuages entre eux se fusillent, se bombardent d’éclairs jaunes et rouges. Légère accalmie. Le ciel n’est plus qu’une gigantesque nébuleuse, une mer d’ombres qui se superposent, à l’envers, tout près. Reprise : les déflagrations se font plus vives, plus proches. Je ferme les yeux.
Dans ma tête, inexplicablement, se dresse un épais tronc d’arbre que l’on écartèle, le cœur d’un grand châtaignier, mais la force invisible n’y suffit pas, les membranes ligneuses ne veulent pas se séparer, résistent, alors quelqu’un place une cosse en fer et, de toute sa force, tape dessus à l’aide d’une masse, lourde : le bois craque en profondeur, se déchire, laisse voir des ligaments auburn et reste ainsi, fendu, à vif. Alors, il prend la grande hache des deux mains, elle est haut perchée, au-dessus de la tête, prolonge les bras qui forment un triangle, il positionne le manche : la lame tranchante et large vise très exactement le centre ouvert du rondin de bois qui s’offre, ses nerfs tendus qui résistent, coupés.
Il faut rentrer, faire le feu, disposer les pommes de terre sous la cendre. Dehors, il fait presque froid. Un coup de fusil résonne tout à coup dans la vallée, entre sourd et sort vif de ses grottes. Je suis accoudé à la fenêtre, à regarder la brume. Elle forme une vague, épaisse et blanche, qui dégringole doucement des hauteurs, forme de généreux bourrelets sur la cime des grands pins. C’est de la lave, déversée par un improbable volcan dont le cratère se dérobe, défaite de toute matière grasse, aérienne, blanche, elle continue sa coulée opaque sur les aiguilles qui frissonnent et brillent, très vertes, sous un film de lumière aussi prétentieux que diffus, fébrile, ultime sursaut de la forêt avant la grande nuit, stock de photons aussitôt absorbés dans la coulée épaisse des nuages qui s’amusent à imiter la rivière, sa chute irréversible et tranquille en direction de la mer, en serpent, ils recouvrent toute la forêt, l’humidifient, forcent la terre à répandre ses fragrances de musc, parfum d’humus et de cèpes, tout se couvre, blanc, partout. La forêt a disparu.
Ca y est, ça reprend, le ciel tonne – il semble loin – s’énerve, se rapproche, il est là, au-dessus de nos têtes, s’explose.
Rentrer. Fermer la fenêtre ? Les fourmis, elles aussi, ont dû rentrer chez elles. Ici, et peut-être ailleurs, on dit que la foudre se plaît dans les courants d’air, qu’elle s’y engouffre, forme une boule de feu fracassante, coupe tout en deux sur son passage, creuse des tranchées dans la terre, enflamme, carbonise. Ma mère revient du jardin, elle court le long de la maison, entre dans la cuisine. Elle tient d’une main une grande bassine posée sur sa tête, elle dit que le linge est trempé, qu’elle se méfie du vent, qu’elle préfère le disposer autour du feu. Je ferme la fenêtre. Dehors, des obus explosent avant d’atteindre leur cible, au-dessus de la maison, c’est assourdissant, tout près : bououm ! Tra tra tra ! boum ! trrra ! Le compteur a disjoncté. Prendre la torche électrique derrière le buffet, la grande. Je l’allume, elle porte la lumière à une très grande distance. Je la plaque sous ma paume, regarde le dos de ma main : rien, une très vague auréole. Je la plaque sous le bout des doigts : la pulpe instantanément s’éclaire, devient transparente, fuchsia. Je braque le dessus du frigo, tire une chaise, grimpe, récupère la lampe à pétrole, la pose délicatement sur la table. J’ai envie de pleurer. Redescendre de la chaise, vite, la ranger, ranger la lampe électrique. Je me retourne, fixe la vieille lampe à pétrole, vite m’accroupi : la maison, elle est prise dans une rafale violente de tremblements d’air.
On ne bouge plus, on attend, on se regarde émerveillés, visages avides de catastrophes pour rire, de terreur cinématographique. Quand je l’allume, le quinquet, ce qui me plaît, c’est remettre le tube de verre et régler la hauteur de la mèche, parce que c’est dangereux, parce que parfois ça explose au visage, parce que ça me rappelle l’été le soir, une forme du répit qui se propage lancinante dans l’atmosphère, irradie la petite maison de pierre, là-haut, à la montagne, quand le ciel devient électrique et que nous sommes réunis, les uns au coin du feu, les autres sur les grands lits mous, à table, que l’on joue aux cartes ou aux dames, loin de la plaine et de ses tracas, l’esprit saturé de senteurs, le thym, la fougère, parce que ça diffuse une lumière qui plaque les objets aux murs, leur donne une sorte de vie nouvelle, vibrante, dédouble tout, ce qui bouge et ce qui ne bouge pas, parce qu’elle ne meurt jamais tout à fait dans les corps qui la traversent, ni dans les ombres, ces doubles qu’elle a elle-même enfantés, elle les enveloppent d’un halo trouble, les libère, libère leurs contours, parce qu’enfin sur les murs comme au plafond, avec elle, le moindre objet s’y fait icône, obsède, nous hypnotise et calme tout, ralentit les gestes, baisse la voix.
Ma mère est assise près de la cheminée, elle tricote. Dehors, l’orage est parti. Cà et là, dedans, on a disposé des bougies, sur la table basse du salon, sur la table à manger, sur le buffet. Les flammes dansent, montent très haut, poursuivent leur ascension dans un filet dense de fumée noire qui, au bout, s’enroule et se défait, elles redescendent, gonflent, produisent une lumière incertaine, des zones mouvantes, plus ou moins circulaires et larges, qui bougent et font gesticuler les objets, l’espace. A force de les fixer, elles ressemblent à des astres minuscules, des points qui rayonnent dans le noir, n’éclairent plus, plus du tout, sinon eux-mêmes.
Ma mère tisonne la braise, frappe les bûches, change leur disposition. Tour à tour, on lève la tête. Les visages subitement se détendent : c’est le ragoût, il mijote dans la cuisine, répand par petites vagues ses effluves. C’est le laurier, il domine, imprègne l’atmosphère d’une adoration muette, absorbe tout, jusqu’à nos muscles qu’on avait, un instant, oubliés. Maintenant, dehors, c’était à prévoir, le vent hurle, agite violemment les arbres à l’entour. De l’intérieur, on entend très distinctement les branches qui se frottent entre elles et giflent violemment l’espace, on entend les feuilles des poiriers qui frissonnent, se battent dans l’air, imitent le bruit d’une cascade de milliers de petites perles, une branche creuse, un bâton de pluie. On entend des bruits d’objets qui tombent, se déplacent : des pas ?
Quelqu’un, il y a quelqu‘un. Plusieurs personnes ? On écoute. Le vent tourbillonne, fait le tour de la maison, siffle, revient en rafales, claque fort les volets en bois de la chambre, l’un après l’autre, plusieurs fois contre le mur, déploie son grand souffle inspiré, tonitruant et d’un coup vire, hurle comme un loup, loin, dans la forêt, sa voix s’étire longuement, puis agonise, se fait stridente, revient grave, tourne autour de nous, monte, pleure comme un cabri qu’on égorge, revient en pleureuse sur un mort, déchirante, glisse, sabre l’air, fait le bruit d’une grande guillotine qui tombe, coupe, s’arrête. Puis les bourrasques reprennent de plus belle, créent des canaux où s’engouffrent des loups qui ont peur, étranges chorales, qui figent, influencent, un concert amplifié de sirènes faméliques et gémissantes, qui s’étranglent, arrondissent leurs voix qui se mêlent, envoûtent, s’énervent, attaquent. Ce n’est rien, c’est le vent.
On ouvre le vieux sac à main noir de ma mère, on le renverse, les photos tombent, font un tas sur la table. On les connaît par cœur. On regarde à s’en étourdir l’image de cette femme énigmatique, avec son jean retroussé aux chevilles, sur une barque à moteur dans le port de Bonifacio, celle où elle apparaît debout, sur un rocher, surplombant la rivière, des tongs aux pieds, dans une jupe ample, serrée à la taille, à rayures, celle encore où elle monte des marches, en robe noire, sans manches, perchée sur des talons aiguilles, une pochette sous le bras et ses cheveux tirés derrière la tête en un épais chignon banane. A chaque fois elle nous regarde et, à chaque fois, le mystère est total, paralysant.
Arrivent les images où elle apparaît au bras d’un homme, mon père, elle est en robe de mariée, un bouquet d’œillets blancs dans sa main gantée. Mon père a l’air heureux et fier, ils sont timides. Celle aussi où ils apparaissent ensemble dans un paysage d’automne, leur réserve amoureuse est visible, crève les yeux. On lui dit que tous les hommes devaient lui tourner autour quand elle était jeune. Elle nous dit que non, que d’ailleurs ça ne la souciait pas du tout. On s’étonne. Après, on a beau chercher, la femme étrangement suave, aux poses aussi naïves qu’assurées, péremptoires, troublantes, a disparu. Défilent alors des visages, des cousins, des cousines, des amis, des tantes, des oncles, des inconnus, en Corse, en Sardaigne, sur le continent, en France, en Italie, les grands-parents, nos grands-pères jamais connus, les mariages, les fêtes, les tables garnies, les chantiers, les pique-niques à la rivière, en montagne, à la plage, les rentrées des classes, les communions et les baptêmes, les disparus. On ne peut pas s’empêcher de poser des questions. On les prépare, elles commencent toutes par « Mais, maman » et tournent tout autour du retour des morts. On vient près du feu, près d’elle. Ma mère nous dit de ne répondre que s’ils déclinent leur identité et que, si après avoir répété trois fois la question, ils ne répondent toujours pas, il faut s’en aller, ne pas leur répondre, fuir. Du moins, c’est ce que l’on dit. En général, ils reviennent quand on les néglige, parce qu’on les oublie. Ils réclament des fleurs, des bougies, de l’attention, une prière.
On trifouille le feu pendant qu’elle parle. On adore. Elle nous dit que ce n’est pas la peine, qu’elle l’a fait tout à l’heure. Alors on s’installe sur le canapé, sur les fauteuils, par terre, près du feu. On feuillette La Redoute, Podium, les 3 Suisses, un Castor junior, Quelle, Salut les copains, un Nous Deux glissé dans le Vert Baudet, Blanche Porte, Emile et le détective, un Sévigné, en silence. De temps en temps, on lui montre un pantalon, un jouet. Elle acquiesce. Du salon, on peut entendre le couvercle de la grande marmite rouge. Il toussote puis, métallique, tremble. Je regarde la cuisine, tout est près, la table est mise. Ma mère, de temps en temps, nous demande si l’on veut manger.
- Ho ! Mes petits enfants, il faudrait peut-être penser à manger, non ?
- Non, ça va.
- C’est sûr ?
- (Presque en chœur et déterminés) Oui.
Souvent, on lève les yeux, à la dérobée. On la regarde. Elle s’étire, compte les mailles, attise le feu, médite. L’âtre est saturé de flammes oranges et bleues, elles sont généreuses, toniques, le feu crépite, projette l’ombre de ma mère sur le mur blanc, dos courbé, vibrant. Tout près d’elle, le linge, disposé tout à l’heure sur deux ou trois chaises face à la cheminée, tout près, libère une petite fumée qui monte, un voile discret dans l’air qui aussitôt s’évapore. Elle tricote. Comme nous, elle guette, divertit son impatience, sa rage. Comme nous, elle panique, a peur, tente d’isoler dans l’atmosphère en mouvement, qui se disloque, se déplace bruyamment, emporté par des masses d’air inégales, qui s’affrontent, à contre-courant, se percutent de plein fouet, s’écrasent, le ronron d’une voiture qui viendrait mourir sur la place de la maison. Comme nous, dedans, elle rêve. Je m’avance vers elle, pose ma main sur son dos, le caresse du bout des doigts, presse légèrement son épaule. Elle me demande :
- Qu’est-ce qu’il y a ?
- Rien.
- Tu as froid ?
- Non, ça va.
- Réchauffe-toi un peu. Ca va te faire du bien. Tu as sûrement attrapé un coup de froid.
Elle soupire, pose au sol ses aiguilles et sa pelote de laine, regarde le feu, s’interroge. La chaleur me brûle les jambes, je m’éloigne du feu en tirant mon pantalon vers l’arrière, loin de la peau. J’attends un peu, debout, puis m’installe en travers du fauteuil en skaï, les jambes ballantes. Ses mains à elles sont imbriquées sur sa jupe, elles remuent leurs pouces, les roulent, vite, lentement, les plaquent l’un contre l’autre, ils se poussent, se pressent, s’adonnent à un étrange combat, se frottent. Elle récupère la balayette de bruyère, brosse le parterre de la cheminée, envoie tout, la suie et les éclats de braise incandescente dans le feu qui fait des étincelles. Elle range le petit balai, se frotte les mains, tire sa jupe vers le bas, porte sa main gauche à son front, le masse, baisse un peu la tête, la tourne contre le mur, se masse toujours le front du bout des doigts, médite encore mais des mains aux épaules courent maintenant d’imperceptibles spasmes, elle ne respire plus, les décharges se font plus nombreuses, plus violentes, plus rapprochées, elles gagnent tout le haut de son corps.
- Qu’est-ce qu’il y a Maman ?
- Maman, qu’est-ce qu’il y a ?
- Rien. Rien.
- Pourquoi tu pleures, dis ? Maman ?
- Ma’ ?
- Laissez-moi. (Un temps) Rien, c’est rien. Ne vous occupez pas de moi. Ce n’est rien. Laissez-moi.
- Mais oui, il y a quelque chose, tu pleures ! Dis nous ce qu’il y a, Maman ? S’il-te plaît ?
Elle pleure, ne peut plus s’arrêter, murmure des phrases incompréhensibles pendant qu’elle pleure. Elle sanglote et revendique, s’adresse à son père, lui demande pourquoi il n’est pas là, avec elle, elle répète :
- Peux plus, peux plus …
Assis, debout, contre elle, autour, on lui dit qu’on est là, qu’il ne faut pas pleurer, qu’on l’aime. Elle nous dit qu’elle sait mais qu’elle est malheureuse. Elle se masse fortement les paupières des deux mains, plaque le bout de ses doigts des deux côtés des yeux, tire leurs commissures, elle est chinoise, inspire fort et, sans nous regarder, pose ses mains au creux de ses jambes, croise les doigts, frotte méthodiquement ses paumes l’une contre l’autre, les regarde, concentrée, impuissante, craque, ne contrôle plus ses sanglots, demande à haute voix quand cela va-t-il s’arrêter. Des mots arrivent inachevés dans sa bouche, elle dit qu’elle préfère crever, ne nous entend plus pendant que ses lèvres, plaquées l’une contre l’autre, dans un ultime effort de retenue, s’écrasent, s’étirent, dessinent un trait qui se rétrécit et s’allonge, fait des vagues pendant que ses mains, elles, se crispent, le bout des doigts greffés dans ses paumes, happant de l’intérieur, à coups de petites pressions, tout le tremblement de son âme. Mais sa tête remue, semble dire non, n’arrête pas, mais à qui ? A elle-même ? A quoi ?
- Maman, calme-toi, ne pleure plus, ne pleure pas. On est là, avec toi. Nous, on t’aime. Maman ?
Elle respire. La famille, un seul et même corps. Les deux poings fermés au bout de ses avant-bras nus forment une croix sur ses jambes, ils ressemblent à des grenades, le pouce en fermoir. A nouveau, mais brièvement, par le nez, elle inspire, puis la bouche prend le relais, sa poitrine se gonfle, se redresse, expire un grand souffle net et, au moment d’en finir, nerveusement le hache, l’entrecoupe, il tremble, la secoue, on l’embrasse – la peau de ses joues est si douce – tour à tour on l’embrasse, en même temps, on prend ses mains dans nos mains, on les serre, on lui sèche les yeux, on pose nos têtes sur ses jambes, une main sur ses genoux, elle est contractée, dure. Bas, épuisée, elle souffle :
- Oh ! Doux seigneur…
Elle fixe les flammes. Inspire avec méthode, maman, inspire, graduellement, renouvelle tout l’air dans tes poumons puis, au ralenti, expire. A nouveau, elle inspire, répète l’opération. Elle nous dit que ça va aller, ça va aller. Sa main passe dans nos cheveux, les coiffe, glisse sur le dos, frotte. Elle récupère le tisonnier, nous dit d’aller nous asseoir, frappe de grands coups sur les bûches incandescentes. On retourne à nos places, on se regarde. Ma mère se rebiffe, s’en prend au feu, le réorganise, se parle, lui parle, inventorie des ripostes, ordonne brutalement le bois dans le foyer qui maintenant s’enflamme. Chacun prie en silence, menace Dieu de ne plus lui faire confiance, de ne plus croire en lui, l’exhorte de faire revenir notre père.
On tente de revenir à un rythme normal, on parle. D’abord péniblement. Les questions comme les réponses sonnent légèrement faux. On commente les photos des catalogues, on compare les mannequins, on se moque, on charrie nos sœurs, on rit. Ma mère, doucement, se lève. On la regarde, on continue de parler et de rire. Elle est debout, se casse en deux, parle en même temps qu’elle pleure, demande si elle est née pour souffrir, court vers la porte de la cuisine, dit qu’elle n’en peut plus, qu’elle n’en peut plus. On l’appelle, on crie, elle n’entend pas, cogne sa hanche dans le coin de la table, dit qu’elle va se tuer, se pendre au vieux chêne, elle est dehors.
La pluie est partout, elle nous fouette le visage, il fait noir, on court, sa silhouette disparaît dans le jardin, à la hauteur des clémentiniers, on court plus vite, on lui dit d’arrêter, on crie, elle n’entend pas, on l’appelle, on la rattrape, attachés à elle, elle nous échappe, nous dit de la laisser, elle pleure, elle appelle son père, on la rattrape, on tire son pull, ses mains, ses bras, sa taille, elle est encerclée, on la maîtrise, on ne bouge plus. On lui dit de venir avec nous, je crois qu’on pleure, de rentrer à la maison. Elle se tient droite, abasourdie, nous regarde, fixement, puis d’un coup nous serre tous les quatre entre ses bras, fort, très fort. On ne peut plus s’arrêter de dire « Maman ». Elle nous serre plus fort, nous caresse, nous dit qu’il faut rentrer, qu’elle est là, qu’elle est avec nous, qu’on est ses petits enfants, qu’il ne faut pas pleurer, qu’il fait froid, qu’elle est avec nous, qu’il pleut, que jamais elle ne nous quitterait, qu’on va tomber malades. Agrippés à elle, sous la pluie, on marche en crabe jusqu’à la maison.
Dedans, ma mère nous dit qu’elle va chercher une serviette, on se regarde. Ma sœur discrètement va jusqu’au couloir qui mène à la salle de bain, elle se retourne, fait un hochement de tête, revient vite/ma mère apparaît, la grande serviette fleurie pliée dans l’une de ses mains. Elle vient vers nous, tête baissée, déplie la serviette, nous sèche les cheveux, nous aide à enlever nos pulls trempés, nous sèche le dos, nous dit de ne plus pleurer, qu’elle est là, nous sèche le ventre, le torse, nous dit de rester un peu devant le feu pendant qu’elle va vers sa chambre, se changer. On la laisse partir et, dès qu’elle a franchi l’arcade, sur la pointe des pieds, on la suit, on va jusqu’à la porte de la chambre : elle pleure, tout bas. On entend le bruit des vêtements qui glissent, la porte de l’armoire s’ouvrir : la lumière revient. Elle nous dit d’éteindre le feu de la cuisinière, on va vite au salon, on se bouscule. Elle répète, dit qu’il doit être cuit. L’un de nous, d’un ton détaché, dit :
- Oui, oui, j’ai entendu.
Elle revient. Elle nous demande si l’on est bien secs, sa voix est désaccordée. On dit oui. Elle nous dit que nous allons manger, qu’il est tard. Elle nous dit qu’il y a école demain, qu’il faut manger, et aller au lit. On est assis, on la regarde, on regarde la table. Nos yeux s’attardent sur les verres, font le tour, glissent sur les carrés oranges de la nappe, fixent les écrevisses de la même couleur, isolées dans leurs carrés blancs, brodées, les oursins, des coquillages. De dos, face à la gazinière, elle proteste contre le temps, dit qu’il ne s’arrêtera donc jamais, saisit la marmite des deux mains, la soulève, la pose au centre de la table, soulève le couvercle – un nuage de fumée s’en évade – le renverse, le pose sur l’évier. Son visage est décomposé. Debout, face à nous, elle récupère de sa main gauche le pain fendu sur la table, de l’autre saisit un couteau, porte mécaniquement la pointe de la lame sous le pain, le signe rapidement d’une croix, coupe de larges tranches, le distribue. Un bruit aussi soudain que sec nous arrache de la torpeur, ou nous y plonge, je ne sais plus, il est suivi par une série de tremblements sourds, secs, des secousses : c’est le frigo ! On le regarde de travers. Il vient de trembler à nouveau, redémarre : la maison s’éclaire, clignote, s’éteint.
Ma mère, lasse, me demande si je peux aller chercher le quinquet sur la cheminée. Il était resté allumé, seul, faisait de la salle à manger une pièce inégalement éclairée, inquiétante. Etrange sensation de ne plus être dans mon corps, il avance tout seul, lentement, ma tête fait dix mille vœux à la seconde, se perd, s’amuse à ça. J’avance mes deux mains, soulève le quinquet, retourne lentement vers la cuisine. Ma mère me demande d’enfoncer le bouton rouge du compteur électrique. Elle dit que, avec ce mauvais temps, il ne faut pas espérer que la lumière revienne. J’appuie sur le bouton rouge, le compteur éjecte le bouton vert : clac ! Je viens vers la table, tire ma chaise jusqu’au buffet, grimpe dessus. Debout, je regarde ma mère qui me regarde, je pose délicatement la lampe à pétrole sur le frigo, j’ai envie de pleurer.
- Terminus, tous les voyageurs sont invités à descendre.
J’ouvre les yeux.







