Sur ces champs d’immortelles. 3. Les flaques

On slalome. Les flaques sont des rétroviseurs, elles déforment les silhouettes, couvent des orages. L’hiver, elles deviennent de grands lacs où les guêpes à rayures s’abreuvent, les piafs, les pigeons, les chats, les chiens, les chèvres, les vaches, infranchissables. On accélère. Les fourmis, elles aussi, s’agitent, elles travaillent, forment en rangs serrés un cordon effervescent où elles se tamponnent et se reniflent, une longue et fine rigole de minuscules diamants noirs, sous cette lumière, une ligne, colonne laborieuse qui frétille et court, très noire, très dense, qui brille et court au loin, se fait moins nette, s’amenuise, devient terne, là-bas, près des talus herbeux et secs, là où le convoi serré se défait et s’éparpille, je tombe.

- Mais comment tu as fait ?
- (Je me relève) Je sais pas.
- Regarde où tu marches !

Au loin, des nuages nacrés se mélangent à un nuage accidentel, de fumée épaisse, elle  vient de l’autre côté de la montagne, d’un feu où de grands pins meurent, des chênes, le maquis, un mouflon. On s’approche d’un vieux chemin, un long couloir taillé étroit dans le maquis, dans les myrtes hauts, touffus, qui exhalent leur puissant parfum, là, tout près, il m’attire : je passe. Ma mère dit que ce n’est pas possible, que ce n’est pas la foudre, que c’est scandaleux, qu’il faudrait brûler vifs ceux qui mettent le feu, défigurent le village, l’île, qu’ils devraient avoir honte. Mais c’est un voisin, un vague ami de la famille, un parent éloigné, un pompier, un de ces bougres malheureux qui rêvent d’abondance, d’une prime au feu, simplement pour exister, des bougres qui jouent aux hommes, aux têtes brûlées le soir l’été en matant un touriste au hasard et qui, des années plus tard, timidement, fanfaronnent dans les 4×4 jaunes sans rancune des Eaux et Forêts.

On aperçoit le grand chêne liège démasclé, il annonce la petite pente rocailleuse, à pic. Sur son large tronc, des lettres s’additionnent, des initiales taillées au canif dans la couche femelle du liège, amoureuses. On marque toujours un arrêt, bref, à l’amorce de la pente, histoire d’envisager goulûment le chemin à parcourir. Puis nos corps se lancent mais, on a beau vouloir les gouverner, la déclivité les emporte, les précipite jusqu’au ruisseau où ils s’élancent à toute vitesse et, in extremis, l’enjambent. C’est le toboggan des petites frayeurs.

Après, un arrêt s’impose : on reprend notre souffle, les mains sur les hanches, on respire, méthodiquement. On se sourit, on repart. Maintenant, l’ombre d’un grand nuage se glisse sous nos pieds, je l’écrase, on lui marche dessus, je me retourne, regarde la grande ombre survoler le maquis, le recouvrir, absorber au fur et à mesure ses verts, s’évader loin sur la forêt, elle y batifole, s’étire, libère par trouées la crête des pins et des chênes, rend à la forêt ses couleurs, puis à tout le maquis, aux arbousiers qui maintenant à nouveau brillent dans nos yeux . Nous marchons de plus en plus vite. Je la regarde, marcher à côté de moi, je regarde sa colère rentrée. Elle est presque heureuse. Je manque à nouveau de tomber, trébuche, tombe. Elle s’étonne, fronce les sourcils, me dit que ce n’est pas normal de tomber si souvent, que quelqu’un m’a sûrement jeté le mauvais œil.

- Qui ?

- Ca peut être quelqu’un qui prend soin de toi, qui t’aime, trop peut-être… En rentrant, je te couperai une petite mèche de cheveux, tu iras chez grand-mère, elle te fera l’huile !
- Ca peut être toi ?
- Non, quand même ! Moi, je suis ta mère, je t’aime vraiment. Ce n’est pas pareil…
- Alors, tu m’aimes pas trop ?
- Quand on aime trop, on n’aime pas vraiment. Comment t’expliquer ? Peut-être que quelqu’un te regarde avec envie, trop d’envie et ça te déboussole, ça te fait mal.

Je comprends et je ne comprends pas. Je me relève, débarrasse la peau des genoux et des paumes des grains de tuf, ils ont laissé des traces de leur incrustation, plus ou moins petites, mauves. Je me dis que peut-être elle n’a jamais su se promener, je veux dire marcher lentement, comme dans les films, flâner, comme si ses jambes à elle ne savaient pas le faire. D’ailleurs, je crois qu’elle ne voyait pas l’intérêt d’une telle occupation, parce qu’aussi elle avait toujours mieux à faire, elle n’avait pas le temps, la marche lente était suspendue à la stricte condition qu’elle soit irréprochable, éloignée de tout divertissement, sans équivoque. Elle commente, par anticipation et en de brèves formules, ce que l’on s’apprête à faire tout en marchant. Je sais que quelque chose n’est pas normal. Je ne comprends pas la tonalité virile dans sa voix, l’empressement des mots qui disent la vengeance, sa solitude. Je m’arrête, me penche, regarde, elle est toute seule, jaune d’œuf : une fleur.

Je sais qu’elle aime les fleurs, elle m’a même demandé de lui faire un petit bouquet de boutons d’or hier, ceux qui tapissent le haut du jardin, près de la grande pierre inclinée vers l’avant, plate, là où elle lave le linge. Juste avant, je lui avais demandé, un peu narquois, si le Père Noël existait vraiment. Elle était de dos, venait de poser une pince en bois clair sur un des côtés du drap blanc, elle dépliait maintenant le tissu sur le fil.

- Bien sûr qu’il existe !
- Ca m’étonnerait. A l’école, on m’a dit que c’était pas vrai.
- Et alors ? Il ne faut pas les écouter. Il ne faut pas croire toutes les sottises qu’on te raconte à l’école.

Alors, je m’entête et, sans la regarder, à voix basse, je lui dis que je n’y crois plus, que c’est elle le Père Noël, elle et mon père. Je lui dis aussi que c’est elle qui ne veut pas m’acheter la mallette de James Bond, que je le sais. Elle n’a rien répondu. Je me suis alors retourné vers elle : de dos, elle continuait à étendre machinalement le linge mais ses gestes avaient perdu en fluidité, en grâce, ils étaient morcelés et sa voix, je m’en souviens, était chevrotante.

- Pourquoi tu dis ça ?
- Parce que je le sais.

J’ai alors attendu qu’elle dise quelque chose, rien, elle n’a rien dit. Alors je me suis avancé  vers elle, sans doute avec la ferme intention d’en avoir le cœur net, l’idée de faire sciemment mal, ne supportant pas l’idée de ne pas savoir, d’être berné, trahi, l’injustice. De biais, j’aperçois la pince à linge maintenue entre ses lèvres, je m’apprête à revenir à la charge, à parler. Elle me voit, tourne la tête, me dit que j’ai tort, que c’est bien de croire au – c’est presque inaudible – Père Noël.

Sans bruit, j’avance dans l’herbe et, par derrière, doucement, j’enserre sa taille de mes deux bras, mes mains croisées sur son ventre. A voix basse, ma tête contre ses reins, je lui dis que ce n’est pas grave, que je m’en fous, que je suis grand maintenant, que je ne voulais pas lui faire de la peine. Elle se tourne dans mes bras qui l’enserrent, je lève la tête et regarde son visage, ses grands yeux bleus, elle les sèche doucement l’un après l’autre, avec le dos de sa main, puis se baisse à hauteur de mon visage, me fait un bisou sur la joue, prend le petit bouquet de boutons d’or dans ma main, me dit d’une voix inoubliable que c’est le plus beau bouquet qu’on lui ait offert, qu’il est magnifique, elle me dit aussi que Papa et elle n’ont pas beaucoup d’argent. Je lui ai dit que ce n’était pas grave, qu’il ne fallait pas pleurer, que je l’aimais beaucoup quand même, plus que le Père Noël. Alors, je sais, je sais bien qu’elle aime les fleurs mais, là, bizarrement, elle me dit que nous n’avons pas le temps, pas le temps de se mettre en procession devant la moindre petite fleur qui se présente, qu’elle a des choses à faire après, que la petite fleur est belle mais que le temps presse.

- Tu crois qu’ils ont peur ?
- Mais non. Ne t’inquiètes pas. Tu verras, ils ne sentiront rien. Allez ! Tu vas voir comment maman fait.
- Mais ils vont souffrir, c’est sûr.
- Mais non. Ils ne vont même pas s’en rendre compte, ils ne verront rien, ils sont trop petits !

Nous arrivons à la grande Pinède. Là, le chant d’un merle nous heurte avec une acuité inouïe, révèle l’épaisseur de tout le paysage et  brusquement l’anéantit, le fait image. Elle me dit qu’elle appartenait à son père avant, avant qu’il ne tombe malade, qu’il a fallu la vendre pour obtenir de la quinine, la grande pinède, une poignée de francs, rien.

- Il a eu mal ?
- Oui, il a beaucoup souffert. Moi j’étais petite, plus petite que toi, j’avais 5 ans. (Silence) C’était la guerre… (Bas) Si seulement il pouvait être là.
- On lui a tiré dessus ?
- Non. C’était une maladie.
- C’était quoi ?
- Il a perdu tout son sang.
- Comment ?
- (Elle hésite) Par derrière.
- Par … ?
- Oui. Tu sais, à l’époque, on ne savait pas guérir cette maladie. Et puis il n’y avait pas d’hôpital. Peut-être à Bastia ou à Ajaccio. Mais on n’avait pas de voiture. Il fallait y aller en cabriolet et papa était trop malade, trop faible pour supporter. Tu n’imagines pas le voyage que c’était, il fallait des heures et des heures, des journées entières. (Silence) Ce qu’il a dû souffrir. Elle inspire, fort, pareillement expire et, dans son souffle, dit : le pauvre. (Silence) Et puis, tu sais …

On emprunte le chemin incliné qui mène à la pompe, en regardant la rivière : elle est grosse des pluies qui se sont abattues depuis quelques jours en montagne, dévale franchement, très vite, dans son lit qui se déforme. Des libellules noires se coursent, élégantes, droites, foncent tous azimuts au-dessus du torrent, zigzaguent, volent à deux, attachées, virevoltent, se posent. Je fixe la boîte en carton que ma mère tient fermement entre ses bras, contre son ventre. Elle la pose sur le sol, la boîte fait craquer des aiguilles de pins, elle se redresse, tire plusieurs sacs en plastique de la poche de sa blouse bleue à grandes fleurs jaunes, trois au total, les défroisse avec énergie, ouvre les battants de la boîte et, pendant qu’elle opère – tout est lent – pousse de tout petits gémissements, à peine audibles, qui ponctuent ses gestes solennels, cliniques. Sa main disparaît, puis tout l’avant bras, ressort, un à un elle récupère les petits chats, les met délicatement dans les sacs en plastique : ils miaulent. Ses deux mains saisissent maintenant les poignées, double nœud, ils sont dans l’air : succession de bruits sourds et brefs dans l’eau du torrent. Je les regarde s’éloigner, regarde ses yeux à elle qui les regarde disparaître. Je me dis que sa tête est pleine de ciel, imprévisible. Elle n’est pas là.

-   Tu vois, regarde, je te l’avais dit, le sac ne coule pas, il doit avoir peur, il doit souffrir, le pauvre …
-  Mais non, ne t’inquiètes pas, il va couler. (Silence. On regarde) Tu sais, si on devait garder tous les petits chats, on ne s’en sortirait plus. (Silence) Allez, tu viens ? On y va.

Sur le chemin du retour, on ramasse quelques pignes, pour allumer le feu. Je lui dis que j’aurais aimé m’appeler comme son père : Don Georges. Je lui demande la date de sa mort.

- Le 25 novembre.
- Comme le date d’anniversaire de Papa ?
- Oui.

Le ciel est soudainement bas, atténue les couleurs, écrase les reliefs. Il grogne au loin comme un chien qui a peur. On le regarde. Des éclairs le traversent et, dans leurs courses, s’estompent dans des nappes épaisses de brume. Il y a des rochers dans le ciel, énormes, qui s’entrechoquent sourdement, s’éboulent, accélèrent le cœur. Des lignes de feu loin de nous percutent la terre, nous aveuglent. On marche, vite, je regarde le ciel, il est cendre : une goutte, sur le bras, une autre, le front, deux, trois, tombent, tièdes et lourdes puis drues, déconcertantes, tombent à pic dans les flaques, les couvrent de bulles, animant bientôt leurs surfaces de cercles qui grossissent et forment des vaguelettes qui disparaissent, se noient à leurs bords. Elle me dit de courir, elle rit. Sa blouse, trempée, lui colle au corps, à la poitrine, aux jambes. Je cours, elle dit que le feu est sauvé, elle court, rit, on court. On court en riant, on crie, on court. Comme si le temps nous chatouillait les pieds sans que l’on puisse se défendre, l’en empêcher. On crie, on rit, on court. Nous voilà à l’abri.

Sous la terrasse de la maison, les bras loin du corps, secoués, on regarde le spectacle de la pluie. Des roulements sourds, à nouveau, se font entendre. Le ciel semble retenir des forces d’apocalypse, il tempête, fulmine, c’est Versailles. Il nous ravit. Ma mère pose le carton déformé par la pluie, enlève les pommes de pin, se plaint de la résine, dit que c’est un ciel qui va défaire tous les lieux, qu’il faut rentrer, mettre une grosse bûche au sec, se sécher, faire le feu. Les détonations de la foudre subitement se répètent, résonnent très haut dans le ciel, l’envahissent, les nuages entre eux se fusillent, se bombardent d’éclairs jaunes et rouges. Légère accalmie. Le ciel n’est plus qu’une gigantesque nébuleuse, une mer d’ombres qui se superposent, à l’envers, tout près. Reprise : les déflagrations se font plus vives, plus proches. Je ferme les yeux.

Dans ma tête, inexplicablement, se dresse un épais tronc d’arbre que l’on écartèle, le cœur d’un grand châtaignier, mais la force invisible n’y suffit pas, les membranes ligneuses ne veulent pas se séparer, résistent, alors quelqu’un place une cosse en fer et, de toute sa force, tape dessus à l’aide d’une masse, lourde : le bois craque en profondeur, se déchire, laisse voir des ligaments auburn et reste ainsi, fendu, à vif. Alors, il prend la grande hache des deux mains, elle est haut perchée, au-dessus de la tête, prolonge les bras qui forment un triangle, il positionne le manche : la lame tranchante et large vise très exactement le centre ouvert du rondin de bois qui s’offre, ses nerfs tendus qui résistent, coupés.

Il faut rentrer, faire le feu, disposer les pommes de terre sous la cendre. Dehors, il fait presque froid. Un coup de fusil résonne tout à coup dans la vallée, entre sourd et sort vif de ses grottes. Je suis accoudé à la fenêtre, à regarder la brume. Elle forme une vague, épaisse et blanche, qui dégringole doucement des hauteurs, forme de généreux bourrelets sur la cime des grands pins. C’est de la lave, déversée par un improbable volcan dont le cratère se dérobe, défaite de toute matière grasse, aérienne, blanche, elle continue sa coulée opaque sur les aiguilles qui frissonnent et brillent, très vertes, sous un film de lumière aussi prétentieux que diffus, fébrile, ultime sursaut de la forêt avant la grande nuit, stock de photons aussitôt absorbés dans la coulée épaisse des nuages qui s’amusent à imiter la rivière, sa chute irréversible et tranquille en direction de la mer, en serpent, ils recouvrent toute la forêt, l’humidifient, forcent la terre à répandre ses fragrances de musc, parfum d’humus et de cèpes, tout se couvre, blanc, partout. La forêt a disparu.

Ca y est, ça reprend, le ciel tonne – il semble loin – s’énerve, se rapproche, il est là, au-dessus de nos têtes, s’explose.

Rentrer. Fermer la fenêtre ? Les fourmis, elles aussi, ont dû rentrer chez elles. Ici, et peut-être ailleurs, on dit que la foudre se plaît dans les courants d’air, qu’elle s’y engouffre, forme une boule de feu fracassante, coupe tout en deux sur son passage, creuse des tranchées dans la terre, enflamme, carbonise. Ma mère revient du jardin, elle court le long de la maison, entre dans la cuisine. Elle tient d’une main une grande bassine posée sur sa tête, elle dit que le linge est trempé, qu’elle se méfie du vent, qu’elle préfère le disposer autour du feu. Je ferme la fenêtre. Dehors, des obus explosent avant d’atteindre leur cible, au-dessus de la maison, c’est assourdissant, tout près : bououm ! Tra tra tra ! boum ! trrra ! Le compteur a disjoncté. Prendre la torche électrique derrière le buffet, la grande. Je l’allume, elle porte la lumière à une très grande distance. Je la plaque sous ma paume, regarde le dos de ma main : rien, une très vague auréole. Je la plaque sous le bout des doigts : la pulpe instantanément s’éclaire, devient transparente, fuchsia. Je braque le dessus du frigo, tire une chaise, grimpe, récupère  la lampe à pétrole, la pose délicatement sur la table. J’ai envie de pleurer. Redescendre de la chaise, vite, la ranger, ranger la lampe électrique. Je me retourne, fixe la vieille lampe à pétrole, vite m’accroupi : la maison, elle est prise dans une rafale violente de tremblements d’air.

On ne bouge plus, on attend, on se regarde émerveillés, visages avides de catastrophes pour rire, de terreur cinématographique. Quand je l’allume, le quinquet, ce qui me plaît, c’est remettre le tube de verre et régler la hauteur de la mèche, parce que c’est dangereux, parce que parfois ça explose au visage, parce que ça me rappelle l’été le soir, une forme du répit qui se propage lancinante dans l’atmosphère, irradie la petite maison de pierre, là-haut, à la montagne, quand le ciel devient électrique et que nous sommes réunis, les uns au coin du feu, les autres sur les grands lits mous, à table, que l’on joue aux cartes ou aux dames, loin de la plaine et de ses tracas, l’esprit saturé de senteurs, le thym, la fougère, parce que ça diffuse une lumière qui plaque les objets aux murs, leur donne une sorte de vie nouvelle, vibrante, dédouble tout, ce qui bouge et ce qui ne bouge pas, parce qu’elle ne meurt jamais tout à fait dans les corps qui la traversent, ni dans les ombres, ces doubles qu’elle a elle-même enfantés, elle les enveloppent d’un halo trouble, les libère, libère leurs contours, parce qu’enfin sur les murs comme au plafond, avec elle, le moindre objet s’y fait icône, obsède, nous hypnotise et calme tout, ralentit les gestes, baisse la voix.

Ma mère est assise près de la cheminée, elle tricote. Dehors, l’orage est parti. Cà et là, dedans, on a disposé des bougies, sur la table basse du salon, sur la table à manger, sur le buffet. Les flammes dansent, montent très haut, poursuivent leur ascension dans un filet dense de fumée noire qui, au bout, s’enroule et se défait, elles redescendent, gonflent, produisent une lumière incertaine, des zones mouvantes, plus ou moins circulaires et larges, qui bougent et font gesticuler les objets, l’espace. A force de les fixer, elles ressemblent à des astres minuscules, des points qui rayonnent dans le noir, n’éclairent plus, plus du tout, sinon eux-mêmes.

Ma mère tisonne la braise, frappe les bûches, change leur disposition. Tour à tour, on lève la tête. Les visages subitement se détendent : c’est le ragoût, il mijote dans la cuisine, répand par petites vagues ses effluves. C’est le laurier, il domine, imprègne l’atmosphère d’une adoration muette, absorbe tout, jusqu’à nos muscles qu’on avait, un instant, oubliés. Maintenant, dehors, c’était à prévoir, le vent hurle, agite violemment les arbres à l’entour. De l’intérieur, on entend très distinctement les branches qui se frottent entre elles et giflent violemment l’espace, on entend les feuilles des poiriers qui frissonnent, se battent dans l’air, imitent le bruit d’une cascade de milliers de petites perles, une branche creuse, un bâton de pluie. On entend des bruits d’objets qui tombent, se déplacent : des pas ?

Quelqu’un, il y a quelqu‘un. Plusieurs personnes ? On écoute. Le vent tourbillonne, fait le tour de la maison, siffle, revient en rafales, claque fort les volets en bois de la chambre, l’un après l’autre, plusieurs fois contre le mur, déploie son grand souffle inspiré, tonitruant et d’un coup vire, hurle comme un loup, loin, dans la forêt, sa voix s’étire longuement, puis agonise, se fait stridente, revient grave, tourne autour de nous, monte, pleure comme un cabri qu’on égorge, revient en pleureuse sur un mort, déchirante, glisse, sabre l’air, fait le bruit d’une grande guillotine qui tombe, coupe, s’arrête. Puis les bourrasques reprennent de plus belle, créent des canaux où s’engouffrent des loups qui ont peur, étranges chorales, qui figent, influencent, un concert amplifié de sirènes faméliques et gémissantes, qui s’étranglent, arrondissent leurs voix qui se mêlent, envoûtent, s’énervent, attaquent. Ce n’est rien, c’est le vent.

On ouvre le vieux sac à main noir de ma mère, on le renverse, les photos tombent, font un tas sur la table. On les connaît par cœur. On regarde à s’en étourdir l’image de cette femme énigmatique, avec son jean retroussé aux chevilles, sur une barque à moteur dans le port de Bonifacio, celle où elle apparaît debout, sur un rocher, surplombant la rivière, des tongs aux pieds, dans une jupe ample, serrée à la taille, à rayures, celle encore où elle monte des marches, en robe noire, sans manches, perchée sur des talons aiguilles, une pochette sous le bras et ses cheveux tirés derrière la tête en un épais chignon banane. A chaque fois elle nous regarde et, à chaque fois, le mystère est total, paralysant.

Arrivent les images où elle apparaît au bras d’un homme, mon père, elle est en robe de mariée, un bouquet d’œillets blancs dans sa main gantée. Mon père a l’air heureux et fier, ils sont timides. Celle aussi où ils apparaissent ensemble dans un paysage d’automne, leur réserve amoureuse est visible, crève les yeux. On lui dit que tous les hommes devaient lui tourner autour quand elle était jeune. Elle nous dit que non, que d’ailleurs ça ne la souciait pas du tout. On s’étonne. Après, on a beau chercher, la femme étrangement suave, aux poses aussi naïves qu’assurées, péremptoires, troublantes, a disparu. Défilent alors des visages, des cousins, des cousines, des amis, des tantes, des oncles, des inconnus, en Corse, en Sardaigne, sur le continent, en France, en Italie, les grands-parents, nos grands-pères jamais connus, les mariages, les fêtes, les tables garnies, les chantiers, les pique-niques à la rivière, en montagne, à la plage, les rentrées des classes, les communions et les baptêmes, les disparus.  On ne peut pas s’empêcher de poser des questions. On les prépare, elles commencent toutes par « Mais, maman » et tournent tout autour du retour des morts. On vient près du feu, près d’elle. Ma mère nous dit de ne répondre que s’ils déclinent leur identité et que, si après avoir répété trois fois la question, ils ne répondent toujours pas, il faut s’en aller, ne pas leur répondre, fuir. Du moins, c’est ce que l’on dit. En général, ils reviennent quand on les néglige, parce qu’on les oublie. Ils réclament des fleurs, des bougies, de l’attention, une prière.

On trifouille le feu pendant qu’elle parle. On adore. Elle nous dit que ce n’est pas la peine, qu’elle l’a fait tout à l’heure. Alors on s’installe sur le canapé, sur les fauteuils, par terre, près du feu. On feuillette La Redoute, Podium, les 3 Suisses, un Castor junior, Quelle, Salut les copains, un Nous Deux glissé dans le Vert Baudet, Blanche Porte, Emile et le détective, un Sévigné, en silence. De temps en temps, on lui montre un pantalon, un jouet. Elle acquiesce. Du salon, on peut entendre le couvercle de la grande marmite rouge. Il toussote puis, métallique, tremble. Je regarde la cuisine, tout est près, la table est mise. Ma mère, de temps en temps, nous demande si l’on veut manger.

- Ho ! Mes petits enfants, il faudrait peut-être penser à manger, non ?
- Non, ça va.
- C’est sûr ?
- (Presque en chœur et déterminés) Oui.

Souvent, on lève les yeux, à la dérobée. On la regarde. Elle s’étire, compte les mailles, attise le feu, médite. L’âtre est saturé de flammes oranges et bleues, elles sont généreuses, toniques, le feu crépite, projette l’ombre de ma mère sur le mur blanc, dos courbé, vibrant. Tout près d’elle, le linge, disposé tout à l’heure sur deux ou trois chaises face à la cheminée, tout près, libère une petite fumée qui monte, un voile discret dans l’air qui aussitôt s’évapore. Elle tricote. Comme nous, elle guette, divertit son impatience, sa rage. Comme nous, elle panique, a peur, tente d’isoler dans l’atmosphère en  mouvement, qui se disloque, se déplace bruyamment, emporté par des masses d’air inégales, qui s’affrontent, à contre-courant, se percutent de plein fouet, s’écrasent, le ronron d’une voiture qui viendrait mourir sur la place de la maison. Comme nous, dedans, elle rêve. Je m’avance vers elle, pose ma main sur son dos, le caresse du bout des doigts, presse légèrement son épaule. Elle me demande :

- Qu’est-ce qu’il y a ?
- Rien.
- Tu as froid ?
- Non, ça va.
- Réchauffe-toi un peu. Ca va te faire du bien. Tu as sûrement attrapé un coup de froid.

Elle soupire, pose au sol ses aiguilles et sa pelote de laine, regarde le feu, s’interroge. La chaleur me brûle les jambes, je m’éloigne du feu en tirant mon pantalon vers l’arrière, loin de la peau. J’attends un peu, debout, puis m’installe en travers du fauteuil en skaï, les jambes ballantes. Ses mains à elles sont imbriquées sur sa jupe, elles remuent leurs pouces, les roulent, vite, lentement, les plaquent l’un contre l’autre, ils se poussent, se pressent, s’adonnent à un étrange combat, se frottent. Elle récupère la balayette de bruyère, brosse le parterre de la cheminée,  envoie tout, la suie et les éclats de braise incandescente dans le feu qui fait des étincelles. Elle range le petit balai, se frotte les mains, tire sa jupe vers le bas, porte sa main gauche à son front, le masse, baisse un peu la tête, la tourne contre le mur, se masse toujours le front du bout des doigts, médite encore mais des mains aux épaules courent maintenant d’imperceptibles spasmes, elle ne respire plus, les décharges se font plus nombreuses, plus violentes, plus rapprochées, elles gagnent tout le haut de son corps.

- Qu’est-ce qu’il y a Maman ?
- Maman, qu’est-ce qu’il y a ?
- Rien. Rien.
- Pourquoi tu pleures, dis ? Maman ?
- Ma’ ?
- Laissez-moi. (Un temps) Rien, c’est rien. Ne vous occupez pas de moi. Ce n’est rien. Laissez-moi.
- Mais oui, il y a quelque chose, tu pleures ! Dis nous ce qu’il y a, Maman ? S’il-te plaît ?

Elle pleure, ne peut plus s’arrêter, murmure des phrases incompréhensibles pendant qu’elle pleure. Elle sanglote et revendique, s’adresse à son père, lui demande pourquoi il n’est pas là, avec elle, elle répète :

- Peux plus, peux plus …

Assis, debout, contre elle, autour, on lui dit qu’on est là, qu’il ne faut pas pleurer, qu’on l’aime. Elle nous dit qu’elle sait mais qu’elle est malheureuse. Elle se masse fortement les paupières des deux mains, plaque le bout de ses doigts des deux côtés des yeux, tire leurs commissures, elle est chinoise, inspire fort et, sans nous regarder, pose ses mains au creux de ses jambes, croise les doigts, frotte méthodiquement ses paumes l’une contre l’autre, les regarde, concentrée, impuissante, craque, ne contrôle plus ses sanglots, demande à haute voix quand cela va-t-il s’arrêter. Des mots arrivent inachevés dans sa bouche, elle dit qu’elle préfère crever, ne nous entend plus pendant que ses lèvres, plaquées l’une contre l’autre, dans un ultime effort de retenue, s’écrasent, s’étirent, dessinent un trait qui se rétrécit et s’allonge, fait des vagues pendant que ses mains, elles, se crispent, le bout des doigts greffés dans ses paumes, happant de l’intérieur, à coups de petites pressions, tout le tremblement de son âme. Mais sa tête remue, semble dire non, n’arrête pas, mais à qui ? A elle-même ? A quoi ?

- Maman, calme-toi, ne pleure plus, ne pleure pas. On est là, avec toi. Nous, on t’aime. Maman ?

Elle respire. La famille, un seul et même corps. Les deux poings fermés au bout de ses avant-bras nus forment une croix sur ses jambes, ils ressemblent à des grenades, le pouce en fermoir. A nouveau, mais brièvement, par le nez, elle inspire, puis la bouche prend le relais, sa poitrine se gonfle, se redresse, expire un grand souffle net et, au moment d’en finir, nerveusement le hache, l’entrecoupe, il tremble, la secoue, on l’embrasse – la peau de ses joues est si douce – tour à tour on l’embrasse, en même temps, on prend ses mains dans nos mains, on les serre, on lui sèche les yeux, on pose nos têtes sur ses jambes, une main sur ses genoux, elle est contractée, dure. Bas, épuisée, elle souffle :

- Oh ! Doux seigneur…

Elle fixe les flammes. Inspire avec méthode, maman, inspire, graduellement, renouvelle tout l’air dans tes poumons puis, au ralenti, expire. A nouveau, elle inspire, répète l’opération. Elle nous dit que ça va aller, ça va aller. Sa main passe dans nos cheveux, les coiffe, glisse sur le dos, frotte. Elle récupère le tisonnier, nous dit d’aller nous asseoir, frappe de grands coups sur les bûches incandescentes. On retourne à nos places, on se regarde. Ma mère se rebiffe, s’en prend au feu, le réorganise, se parle, lui parle, inventorie des ripostes, ordonne brutalement le bois dans le foyer qui maintenant s’enflamme. Chacun prie en silence, menace Dieu de ne plus lui faire confiance, de ne plus croire en lui, l’exhorte de faire revenir notre père.

On tente de revenir à un rythme normal, on parle. D’abord péniblement. Les questions comme les réponses sonnent légèrement faux. On commente les photos des catalogues, on compare les mannequins, on se moque, on charrie nos sœurs, on rit. Ma mère, doucement, se lève. On la regarde, on continue de parler et de rire. Elle est debout, se casse en deux, parle en même temps qu’elle pleure, demande si elle est née pour souffrir, court vers la porte de la cuisine, dit qu’elle n’en peut plus, qu’elle n’en peut plus. On l’appelle, on crie, elle n’entend pas, cogne sa hanche dans le coin de la table, dit qu’elle va se tuer, se pendre au vieux chêne, elle est dehors.

La pluie est partout, elle nous fouette le visage, il fait noir, on court, sa silhouette disparaît dans le jardin, à la hauteur des clémentiniers, on court plus vite, on lui dit d’arrêter, on crie, elle n’entend pas, on l’appelle, on la rattrape, attachés à elle, elle nous échappe, nous dit de la laisser, elle pleure, elle appelle son père, on la rattrape, on tire son pull, ses mains, ses bras, sa taille, elle est encerclée, on la maîtrise, on ne bouge plus. On lui dit de venir avec nous, je crois qu’on pleure, de rentrer à la maison. Elle se tient droite, abasourdie, nous regarde, fixement, puis d’un coup nous serre tous les quatre entre ses bras, fort, très fort. On ne peut plus s’arrêter de dire « Maman ». Elle nous serre plus fort, nous caresse, nous dit qu’il faut rentrer, qu’elle est là, qu’elle est avec nous, qu’on est ses petits enfants, qu’il ne faut pas pleurer, qu’il fait froid, qu’elle est avec nous, qu’il pleut, que jamais elle ne nous quitterait, qu’on va tomber malades. Agrippés à elle, sous la pluie, on marche en crabe jusqu’à la maison.

Dedans, ma mère nous dit qu’elle va chercher une serviette, on se regarde. Ma sœur discrètement va jusqu’au couloir qui mène à la salle de bain, elle se retourne, fait un hochement de tête, revient vite/ma mère apparaît, la grande serviette fleurie pliée dans l’une de ses mains. Elle vient vers nous, tête baissée, déplie la serviette, nous sèche les cheveux, nous aide à enlever nos pulls trempés, nous sèche le dos, nous dit de ne plus pleurer, qu’elle est là, nous sèche le ventre, le torse, nous dit de rester un peu devant le feu pendant qu’elle va vers sa chambre, se changer. On la laisse partir et, dès qu’elle a franchi l’arcade, sur la pointe des pieds, on la suit, on va jusqu’à la porte de la chambre : elle pleure, tout bas. On entend le bruit des vêtements qui glissent, la porte de l’armoire s’ouvrir : la lumière revient. Elle nous dit d’éteindre le feu de la cuisinière, on va vite au salon, on se bouscule. Elle répète, dit qu’il doit être cuit. L’un de nous, d’un ton détaché, dit :

- Oui, oui, j’ai entendu.

Elle revient. Elle nous demande si l’on est bien secs, sa voix est désaccordée. On dit oui. Elle nous dit que nous allons manger, qu’il est tard. Elle nous dit qu’il y a école demain, qu’il faut manger, et aller au lit. On est assis, on la regarde, on regarde la table. Nos yeux s’attardent sur les verres, font le tour, glissent sur les carrés oranges de la nappe, fixent les écrevisses de la même couleur, isolées dans leurs carrés blancs, brodées, les oursins, des coquillages. De dos, face à la gazinière, elle proteste contre le temps, dit qu’il ne s’arrêtera donc jamais, saisit la marmite des deux mains, la soulève, la pose au centre de la table, soulève le couvercle – un nuage de fumée s’en évade – le renverse, le pose sur l’évier. Son visage est décomposé. Debout, face à nous, elle récupère de sa main gauche le pain fendu sur la table, de l’autre saisit un couteau, porte mécaniquement la pointe de la lame sous le pain, le signe rapidement d’une croix, coupe de larges tranches, le distribue. Un bruit aussi soudain que sec nous arrache de la torpeur, ou nous y plonge, je ne sais plus, il est suivi par une série de tremblements sourds, secs, des secousses : c’est le frigo ! On le regarde de travers. Il vient de trembler à nouveau, redémarre : la maison s’éclaire, clignote, s’éteint.

Ma mère, lasse, me demande si je peux aller chercher le quinquet sur la cheminée. Il était resté allumé, seul, faisait de la salle à manger une pièce inégalement éclairée, inquiétante. Etrange sensation de ne plus être dans mon corps, il avance tout seul, lentement, ma tête fait dix mille vœux à la seconde, se perd, s’amuse à ça. J’avance mes deux mains, soulève le quinquet, retourne lentement vers la cuisine. Ma mère me demande d’enfoncer le bouton rouge du compteur électrique. Elle dit que, avec ce mauvais temps, il ne faut pas espérer que la lumière revienne. J’appuie sur le bouton rouge, le compteur éjecte le bouton vert : clac ! Je viens vers la table, tire ma chaise jusqu’au buffet, grimpe dessus. Debout, je regarde ma mère qui me regarde, je pose délicatement la lampe à pétrole sur le frigo, j’ai envie de pleurer.

- Terminus, tous les voyageurs sont invités à descendre.

J’ouvre les yeux.

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Sur ces champs d’immortelles. 6. D’une île à l’autre.

Moi, je n’ai pas vu la forêt pétrifiée, la vaste et singulière nécropole, les vieux villages de montagne où les murs, sous la main des hommes qui les habitent, changent chaque année d’apparence, ne sais pratiquement rien de la civilisation nouraghique. Je me le dis pendant que je marche le long de la rue Belliard, à Paris, un peu sonné.

De cette île, affublée du nom grec d’Ichnusa pour sa forme apparentée à une sandale, je conserve des images tardives de folklore, des hommes masqués, terribles de laideur, des grappes de cloches suspendues à leurs cous, des rituels, des bergers et des femmes en rouge, belles, suaves, orientales. Il me suffit, après tout, de rencontrer, au hasard des images qui jaillissent dans ma tête, un enfant qui chemine sur les plaines sardes, ponctuées de bosquets, freinées par des collines, un vallon, seul, scrutant autour de lui et au loin partout la lumière qui se raréfie pendant que les ombres, déjà, troublent sa vue, figurent en horde des menaces, promettent rigolardes d’obscurs démons venus à plat ventre de la plaine. Il me suffit d’imaginer la première marche en compagnie de son père, les conseils sagement prodigués à l’enfant qui découvre la nuit, qui demain partira seul, seul avec ses brebis et son chien :

- Viens, regarde, il n’y a rien. C’est juste un arbuste, tu vois !

En fait, je n ‘ai vu que le port de Santa Teresa de Gallura et l’une de ses places, celle d’où les bus indigo partent en direction de toute l’île l’été, couverte de jeunes routards, seuls ou en groupes, assis en rond ou allongés sur les bancs, endormis, jambes entrouvertes, puis une rue qui descend, étroite, bordée d’immeubles bas, du linge partout qui sèche, des jalousies entrouvertes, des ruelles, des vespas, des klaxons, rien et un bout de mer, l’eau pâle, une étrange pinède – elle semble artificielle -, du sable fin qui mordille les bords de la route, la route.

Au loin, des champs, une fleur, des champs en damier : terreux, très verts, ocres et sur lesquels s’abattent et s’accumulent, glissent d’épais nuages gris. Je regarde la moiteur des ombres qui courent sur la plaine, des nuages, un immense nuage noir qui soudainement se déchire, troué par un épais rayon de soleil : une large cour en terre battue, aveuglante, en son centre une femme vêtue de noir, debout dans mes yeux, autour une grande ferme, des champs brûlés, une étendue parfaitement rectangulaire d’herbe rase et verte. Je voudrais pouvoir m’arrêter partout, partout rencontrer quelqu’un mais dans un bus, c’est comme à la télévision, on ne peut pas demander l’arrêt, toucher les gens que l’on voit, si ce n’est avec les yeux, on ne peut pas lui demander de s’arrêter partout ni même là où vous voulez. Au loin encore, un vieil homme en casquette et un adolescent de dos, des champs secs, des villages. Tout près, des hommes affairés, des voitures invraisemblables, si petites, presque des jouets, des monticules étranges de pierres, des tuyaux imbriqués les uns dans les autres et suspendus à un mètre du sol, pour l’irriguer, de gigantesques pilonnes en T qui courent sur des champs vides et disparaissent au loin, des champs de terre remuée, une églises peinte, une immense citerne, noire, au beau milieu d’un champ en friche et un virage, Chiaramonti : le village de mon père.

La langue de cette île m’ est pour ainsi dire étrangère, je ne connais d’elle que ses interminables fous rires, ses sons étranges et drôles à la fois, son silence. Entre les deux îles, il y a un barrage, demeuré invaincu, des expressions de visage en excès, une retenue d’eau lourde et capricieuse, échappée de l’Océan. Il y a des îles couvertes de roches aux formes suggestives, taillées par les vents et rongées par le sel,  un cimetière aussi, des croix qui rappellent un naufrage, blanches et anonymes. Mais déjà, sur l’autre rive, Bonifacio ne parle pas ma langue, elle est depuis des siècles étrangement fidèle à son passé et à Gênes, secouée de bourrasques et sublime, carte postale au bout de cette île partout belle, un petit port enclavé, une petite ville, posée sur de la craie en falaises, mélancolique en ses fortifications hautaines, toujours en équilibre, juste au-dessus de ses bouches réputées massacreuses tant leurs forces d’engloutissement des hommes qui s’y aventurent sont imprévisibles et puissantes. De l’autre côté, la Sardaigne semble autrement plus silencieuse et tranquille, caniculaire, en apparence moins abrupte, souvent rocheuse, loin, vallonnée, les verts y sont aussi puissants et lumineux mais elle n’est pas ramassée en montagnes comme la Corse. D’elle, on dit que c’est une île venue du fond des temps, que son ventre est plein de mystères enfouis et encore inexplorés, on dit même, n’en déplaise à la Grèce et à Santorin, que c’est elle l’Atlantide.

De la Sardaigne, c’est vrai, il me reste un cœur prêt à rompre, la vie. Il me reste le récit bref à propos d’un enfant qui part clandestinement, la nuit, loin, heureux, jusqu’à une école clandestine, pour apprendre à compter et à lire, ses rêves. J’ai en mémoire l’accablement des canicules qui simultanément asphyxient et brûlent, le visage d’une femme qui pleure, à l’aube, des cris, sa main contre la vitre du bus bleu qui s’éloigne, disparaît, une rue maintenant vide, rendue à un coq et à deux ou trois poules, un chat, à des lampadaires qui faiblissent et qui, avec le soleil, s’éteignent. A cause d’un cousin éloigné de ma mère ou d’un porc, je ne sais plus, d’un homme-porc qui avait cru bon de ne pas payer sa maison à mon père qui, durant une année, l’avait élevée, naïf, sans contrat et lui fournissant les clefs, c’est à cause de cette misère déroutante que nos parents nous ont amené en Sardaigne, pour que ma mère puisse travailler, payer les dettes, nous nourrir, éviter la faillite. Je me souviens de l’enfant-porc de l’homme-porc, au collège, son visage devenir rouge, puis bleu, mes mains qui serrent de plus en plus fort son cou, les pionnes qui nous séparent, l’envie irrépressible de tuer, de venger mon père.

De la Sardaigne, il me reste un sentiment confus d’abandon dans le ventre qui se crispe, dans les yeux un mouvement perpétuel de retrait. Une odeur de propre aussi, sorte de senteur qui tout à la fois et inexplicablement repose et ouvre l’appétit, un humide et long couloir, l’ombre portée au mur des objets de la chambre des siestes, sa fraîcheur toujours nouvelle et ma grand-mère sur le perron de la porte, assise sur une chaise, les femmes comme elle vêtues de noir de la tête aux pieds, la découpe franche et généreuse des pastèques tard le soir, idéalement rouges, des éclats de rire dans la tête, des mots inconnus et sans doute un peu obscènes, proférés sous de timides réverbères par des femmes âgées et phalliques, des heures entières et lentes, heureuses, à confectionner des pâtisseries dans la cuisine aux carrelages bleu marine et blancs, où la RAI 1 s’esclaffe, tonitruante, seule, dans des jeux pour nous sur-joués, incompréhensibles.

Il me reste un virage, il revient. Des promenades dans la tête, seul dans ce village déserté par les hommes et les bêtes par cette chaleur. Des promenades interdites, rêvées peut-être, jusqu’au tournis. D’ailleurs, je ne savais pas ce qu’était un gros village, je pensais même alors que c’était plutôt une ville. Elle était construite en amphithéâtre, tout en bas : les lavoirs ; tout en haut : le château et ses ruines ; au milieu : le jardin. Entre le jardin et le château, un entrelacs de ruelles, des immeubles qui grimpent et dont certains témoignent encore joliment d’une ancienne conquête espagnole. Près du jardin, l’imposante église et des bars, de grands espaces vides au fond desquels on devinait, depuis la rue, des silhouettes fébriles, fourbues sur des tabourets, à regarder toujours dehors des gens et des voitures qui passent ou, plus loin encore, les pins parasols, les allées de buis qui encerclent le jardin. Soudainement, un homme, d’une vingtaine d’années, les bras nus, en jean, très beau, tient dans sa main droite son sexe lourd et nu qui urine en direction des lavoirs. Je récupère la balle et fuis, fasciné. Je suis sur l’interminable escalier en béton d’où l’on peut voir une cour de récréation goudronnée et vide. Je respire. Une rue, divers commerces, leur apparent fourbi, une odeur de banane. Des ruelles pavées, très étroites, des gens inconnus, un vieil âne et son bât débordant de pastèques, des mouches, une chapelle faisant face à une autre église, l’Allemande, la porte de son appartement toujours ouverte sur la rue, son accent, son hérisson tenu en laisse, égarée dans ce village, cette rue, son rideau à franges, le cliquetis dans la brise, je passe, le vaste marché : je ne sais plus pourquoi ce grand déballage occasionnait en moi des sentiments de fête absolue, des frissons. Sylvia, ses tâches de rousseur, la douceur de sa voix, sa chevelure extraordinaire, nos promenades au vieux château, le mystère de ses lèvres qui souriaient, sa silhouette qui apparaît au bout de la ruelle, sa silhouette qui disparaît au loin, se retourne. Des commerces encore, des senteurs, des visages précis, sur la place San Giovanni un haut portail en fer forgé laisse apparaître un arbre et des fleurs, un escalier, une maison cossue, des souvenirs, personne, il m’intrigue, des visages, frappés par la mélancolie et des yeux rieurs, très noirs, des voix bienveillantes, profondes et douces, ironiques par jeu, chaleureuses, sensuelles, des maisons fermées et des rues larges, offertes aux puissants rayons du soleil qui frappent violemment des plaques de marbre clair.

Dans ma tête, là-bas, perdurent des sanglots d’enfant fou de culpabilité de ne pouvoir venger le destin de ses parents, chaque soir retenus, debout, au bord de cette rue qui part de la place du marché avec ses platanes, flanquée sur chaque côté d’une dizaine de maisons collées les unes aux autres, fermées, basses, à un étage et qui s’arrête. L’enfant jette un œil dans le ravin : il ouvre sur une plaine monumentale, il se tient debout, lutte contre la force du vent qui s’engouffre, debout sur l’île de son père, les yeux tendus, malgré lui, rivés à ce qu’il faut bien appeler l’invisible : la mer et, au-delà, son île, l’île de sa mère, l’île de sa mère et de son père depuis qu’ils sont ensemble. Quel périple m’amène aujourd’hui à visiter ces décombres ?

Je suis si loin.

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Sur ces champs d’immortelles. 1. Le jardin

C’était hier, le jardin : les pommes de terre, les Désirée, variété la plus féconde, les Monalisa, les Belles de Fontenay, les Chérie et même les “Superman”, le jardin : le couple inséparable des mandariniers, féeriques à Noël, les petits poids sucrés, les oignons, parfois énormes, violacés, les pêchers résineux, pas très hauts, aux fruits sanguins ou jaunes et durs, les autres aux pêches tendres, le basilic un peu partout, les amandes, rares, les figues de barbarie sur leur promontoire de pierres, délicieuses, les poireaux, les salades et les blettes, les mûriers sauvages qui piquent et courent touffus le long de la vieille muraille, taillés en créneaux, les poires, plein, les Williams et les grosses, vertes et croquantes, juteuses, les petites très sucrées et marron à l’intérieur et puis celles sauvées in extremis de l’oubli, greffées, légèrement acides et au goût de pomme mais farineuses, les groseilles, leur transparence, le persil, le frisé, le plat, frotté dans les mains, l’ail, leurs bulbes tressés et suspendus dans la baraque, coiffé comme les oignons qui piquent, le céleri, les fraises, dissimulées dans l’ombre de leurs feuilles, rouges, les tomates, beaucoup, belles, odorantes, petites et en grappes ou géantes, longues, en forme de cœur, les radis roses à moitié nus, les aubergines, la douceur, leurs formes généreuses, oblongues, elles brillent, la ciboulette, les poivrons, ceux qui piquent et les doux, rouge vif, vieil orange, vert éclatant, les concombres mêlés aux melons, fermes et suaves, tout près les pastèques, une marche puis les haricots, les verts et les secs, égrenés à l’ombre l’été, mouchetés, grenats et blancs, les artichauts hiératiques, les fèves tendres, les courgettes, leurs fleurs, les carottes sous le châtaigner, les figues, les blanches, les noires, les mixtes, savoureuses, les confites sous les rayons ardents du soleil, les noisettes, les coings discrets qui embaument, les olives, grosses ou sauvages, les pieds de vigne çà et là, les prunes, rondes et vertes, ovales et bleu de Chine, les oranges, les cerises, le citronnier, les pommes, les rouges, les vertes, les jaunes, les navets, les avocats, les abricots, le laurier, les noix, les échalotes, le poirier du vieux village amputé juste avant qu’il ne meure, vivace dans les branches d’un autre poirier, greffé, des figues et des pêches, des poires, son jardin, ses plantes, ce temps inestimable de bonheur enchanté passé là, à creuser, travailler, labourer la terre, la retourner, désherber, arroser, sarcler, couper, cueillir, faire sécher, brûler, planter, arracher, repiquer, récolter, répandre le terreau, enrichir toujours davantage la terre, bêcher, ratisser, semer, piquer, pulvériser, éclaircir, ouvrir et toujours améliorer les sillons, adapter leurs cours à l’inclinaison du sol, leur parcours, les vider de l’amas de feuilles qui embouteille la libre circulation de l’eau, la confection des cannes pour soutenir les tomates et les aubergines, les poivrons, les piquets pour les haricots volubiles, les plans de tomates protégés du vent par de fines branches de bruyère sèche, les planches pour abriter un carré de terre à peine ensemencé – empêcher l’immersion – les pointes en métal, plantées dans le sol, pour que les tuyaux d’arrosage n’abîment rien lorsqu’on les tire, ne s’entortillent pas, ne se plient pas jusqu’à stopper le débit de l’eau net, pour qu’ils glissent plus facilement, maintenir la pression, déplacer le tourniquet : ce corps à corps quotidien avec la vie forte, simple, ce lien fabuleux au temps qui passe, pousse, l’amour infatigable des saisons et de leur mystère, cette vie qui partout croît, maintenant en jachère.

Dans la lumière humide et lourde, le jardin m’apparaît mou, tangue dans les nuances de gris sombre, de verts profonds, il est méconnaissable, en friche, la mauvaise herbe a gagné tous les champs avant sulciformes, elle s’élève désinvolte sur des champs de terre aplatie et sans respiration, bientôt boueuse, elle est haute et dense, sauvage, superbe de désinvolture : une rangée de poireaux, quelques radis, des tomates et des poivrons, des aubergines résistent encore, luttent contre des bataillons d’orties sauvages. Il est dans sa chambre. Mes yeux un instant fixent la malice sur son visage, truquée, regardent sans comprendre une image de cinéma, s’arrêtent dans les traits formés par les plis du drap blanc qui tombe des deux côtés du lit, jusqu’au sol, regardent à nouveau ce visage confiant, dans cette chambre aveugle et froide, climatisée, regardent ce visage qui sourit, fabriqué, presque celui d’avant, regardent le visage de mon père qui sourit, le relief de ses mains croisées sur sa poitrine, qui sourit depuis avant hier, content et mort. La maison grouille de monde et pourtant rien ne bouge.

Cette chambre ne me quitte plus. Elle se mêle à l’agriculture mourante, apparaît floue dans un halo pourpre, se nimbe de rose pâle et de lait où, par contraste, la silhouette de ma mère se dessine, noire, seule, assise à ses côtés. Une main sur son épaule, seule dans cette chambre froide où tout s’ankylose, répétant indéfiniment le même geste de la main, murmure, seule, caresse un petit pan de son costume bleu marine à fines rayures crème, tête baissée, se balance, elle parle à l’homme qu’elle a aimé, se plaint de son si brusque départ, énumère tous les projets, lui promet en transe leurs réalisations, s’exténue dans des litanies où le silence n’a aucune prise, lui parle :

- Mais oui, tu verras, je ferais ce que l’on a dit… Tu aurais pu me prévenir, me parler un peu, un tout petit peu encore, au lieu de brutalement m’abandonner, me faire d’un coup vivante alors que tu es mort, tu n’avais pas le droit de laisser nos quatre enfants, pourquoi ? Pourquoi ?

J’ouvre les yeux : le jardin, contemple une abondance de contes de fées défunte, et si je n’ouvrais plus les yeux ? Je les ferme : la chambre, je les ouvre : tout ici n’est que triomphe sauvage de la nature, rébellion du chiendent arraché depuis des décennies avec force et colère, là, partout dans le jardin, me lève, le regarde maintenant comme autre chose, un jardin, regarde les outils agglutinés contre la muraille, gagne imbécile, au ralenti, la maison qui bruisse partout et partout sent la cire.

Le haut du jardin s’obstine, me tire sans violence en arrière, contredit mes pieds qui pourtant avancent, le figuier dans mon dos occupe toute ma tête, mon père assis sur le muret, moi arrivant de l’aéroport : d’assez loin, je devine sa main gauche rouler des noisettes, extirpées de leurs involucres, sa maigreur. Je regarde le ciel, inspire, il est sans nuages. Je regarde son jardin, lui aussi est maigre, chétif, cancéreux. C’est l’été. A quel point le jardin pourrait-il être solidaire, lui qui s’ignore, pousse et meurt, ignore tout ce qui a trait à l’injustice ? C’est l’été. Incapable de mesurer à quel point il doit souffrir, à quel prix ses forces tentent d’étouffer le mal qui, du dedans, l’assaille, le dévore, j’ai peur. Mais je dois avancer, je me dis que cette maladie ne peut pas vaincre, je le crois, je dois lui en parler, le faire parler, lui donner des forces, des raisons d’espérer et de se battre, je me dis que ce mal est psychologique, qu’il doit et peut trouver la force de le vaincre. J’y crois. Mais comment persuader un homme de repousser la mort qui en lui chaque jour davantage gagne du terrain, l’épuise, un homme qui le sait, qui n’a même plus de mots pour exprimer ce savoir ? Comment dire à son propre père qu’il se suicide et comment même, dès lors, pourrait-il intervenir ? De quel droit encore l’accabler de la sorte, au point de faire reposer sur lui toutes les forces de son propre salut ? Sa souffrance n’est-elle pas assez inhumaine pour  rejeter des idées qui auraient la prétention, in extremis, de le sauver, alors même qu’elles portent en germe une foudroyante culpabilité ? Et si le mal venait du dehors, tout entier du dehors, au point que seul le dehors pourrait entièrement le résorber ? L’alcool, les cigarettes, le ciment, Tchernobyl, le désespoir soudain, les causes du mal défilent, sans remède aucun, trop tard, il est trop tard.

Je m’avance, il est gêné, méconnaissable tant il a maigri, si vite. Son visage n’est plus le même, il n’a plus les mêmes contours, une protubérance le défigure et ses yeux, à l’instar des bêtes, sont blottis dans l’épouvante, ils n’expriment que l’effroi, la peur d’un danger imminent, d’une violence injuste, gratuite, irréparable. Je tente de le regarder comme avant, je crois qu’il a peur, il n’ose pas me regarder, j’ai peur. Il a peut-être honte, honte de me regarder, de montrer son visage qui a peur, de s’exposer ainsi, lui qui a dû affronter d’autres périls, réister à d’autres injustices, s’y est fait roc, là si fragile, si perdu, qui tremble comme un enfant, assailli par la terreur qui dedans l’étouffe, incompréhensible, qui s’amplifie à mesure que la vie s’en va, quitte son corps.

Il se tient là à contempler son jardin, son jardin qu’il ne cultivera plus, il se le dit, s’en plaint aux plantes, s’excuse en des murmures de les abandonner, les regarde comme un amant éperdu, inconsolable, me voit, dans l’incapacité de réprimer le malheur de la vie qu’il regarde et qui, en lui, s’en va, à un pas de le toucher, le serrer fort dans mes bras éclate en pleurs.

- Il ne faut pas, tu dois te battre, être fort, mais non, je sais Papa, j’imagine, que c’est dur, Papa, je suis là, on est là, mais ne pleure pas, ne pleure pas, on va y arriver, on va y arriver.

On revient silencieux au calme du jardin, ce silence ingrat des plantes mêlé au nôtre en colère, alors on dit des choses auxquelles on ne porte aucun crédit, absurdes, pour supporter tacitement cette vie, à moins d’un collectif suicide, par solidarité, mais chacun tient à sa vie, comme dirait l’autre, chacun est assassin.

On ne parle pas, plus, assis sur le muret, main dans la main, condamnés au silence et à la contemplation, là, en haut du jardin, on rêve. Tous ses membres, sourdement tyrannisés, regardent maintenant dans mes yeux l’ancienne rivière, celle des dimanches qui coulaient paisibles avec elle dans la vallée du Crocodile, celle d’avant la crue, là-bas, nos yeux fixent des souvenirs de douceur dont le lit aujourd’hui est recouvert de pierres, car aujourd’hui l’eau verte brille dans des profondeurs de sable et de glaise mêlés, ruisselle invisible sous les rochers couleur de sang, rouges, de l’enfance.

D’un coup, l’écho, au loin, des plongeons, ça crie, des bombes dans l’eau, la canicule. Ici, tout au fond du lac, dans mes yeux, une truite argentée ondule sur place dans l’eau douce, inquiète, soulève une nuée de particules qui aussitôt se désagrègent et la font réapparaître là, brillante, à l’ombre d’un grand rocher aux lignes parfaitement courbes, dans l’eau douce et verte de la rivière, elle attend, dans sa grotte de fortune, sa planque, ses yeux visent de biais le trident d’aluminium qui la menace : harponnée. Des heures durant dans l’eau, à remonter le cours de la rivière, les membres chatouillés par des franges de limon très vert, l’enfant qui le suit, sentinelle, exalté par les cistes baveux, aux pétales lilas ou blancs, laiteux, il va de pierre en pierre, défie celle-ci qui croit ne jamais pouvoir être atteinte, s’imbibe les yeux de cascades minuscules d’eau vive, l’enfant pose une grande fourmi noire, apparemment égarée, sur une feuille d’arbousier qui maintenant vogue au gré des courants, sentinelle, l’ouïe alpaguée par les toc toc toc ininterrompus d’un pivert qui résonnent partout dans la forêt, il le cherche des yeux, ne le trouve pas, sentinelle, il fixe les genêts qui dominent les flancs des deux côtés de la vallée luxuriante, offrent des aplats aveuglants, jaunes bouton d’or, un nuage et l’or se fait pâle, jaune poussin, parle amusé à une grenouille verte qui, subitement, fait son saut de l’ange, s’enterre dans la vase sous les têtards qui grouillent, sentinelle, tête levée, respire le myrte partout qui embaume, les touffes d’immortelles qui tapissent par endroits des bancs de sable en criques, xéranthèmes capiteux, les mêmes qui, récoltés en masse, parfument brûlés le soir de la Saint- Jean le village qui se retrouve et rit, boit, fait la fête, prend son élan et saute le feu, se disperse, sentinelle, suit la trajectoire d’une truite mouchetée dont l’argent brille dans l’air et dessine une courbe jusqu’au sable où elle s’écrase et aussitôt rebondit, regarde son père, il a la tête hors de l’eau, enlève son tuba et sourit, l’enfant lui sourit, fabrique à la hâte une fronde, cassée dans les branches des lentisques qui bordent la rivière, y enfile tour à tour truites et anguilles, têtes fracassées contre les rochers, elles luisent haletantes encore au soleil, alors les recouvrir d’un pagne, des branches de fougère pour conserver leur fraîcheur, l’immense satisfaction inexplicable alors et merveilleuse encore ce soir, mais le froid qui gagnait tout son corps sous cette canicule :

- Basta!

On rebroussait chemin, lui serrant fort de sa main gauche la serviette qui enveloppait tout le haut de son corps, transi de froid, alors  courir de pierre en pierre, pour qu’il se réchauffe et, du même coup, éviter les gardes, à tout moment susceptibles de débouler et nous surprendre, fuir le froid et les gardes, courir, un mot, une pierre, une autre, tout s’entremêle, des plaques de temps s’entrechoquent, s’aimantent.

Il a froid, veut regagner la maison.  Lentement il se lève, regarde une dernière fois le jardin, m’invite à venir manger gaillardement, comme par le passé, quelque chose :
Tu dois avoir faim, tu dois être fatigué.

Il marche devant moi entre les plantations en berceaux, à leurs bords, la tête inclinée vers l’étroit chemin qui serpente vers la maison. J’aimerais le prendre dans mes bras, il a l’air si fragile, démuni. Mais l’émotion serait violente, trop violente, il faut économiser, vouloir sans le faire, lui épargner le spectacle de ma peine. Tous ses gestes, son allure, son silence, sa lenteur, parlent de la sienne qui le déborde et emporte tout sur son passage. Il s’arrête, regarde une branche d’un pêcher qui dégringole, lourde de fruits, il regarde ses feuilles, elles frémissent, abondantes, forment une vague généreuse qui, par degrés imperceptibles, vient mourir légère à ses pieds, tout près du chemin en terre d’où, maintenant, un petit nuage de terre se soulève, s’enroule dans ses pas, chancelle, s’évapore.

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Nadine Morano, la pucelle de 2012 roule pour Gogoland

Le titre de ce billet, pour racoleur qu’il soit et au-delà du nom du père de l’actuelle ministre sarkozyste chargée de l’apprentissage et de la formation professionnelle – Pucelle, nom modifié par décret en Pugelle en 1976 (source wikipedia) - voudrait visiter la puissance virginale et guerrière d’une Nadine qui aspirerait au fabuleux destin de notre Jeanne nationale, aujourd’hui récupérée de toutes parts comme l’incarnation de la résistance au Mal et à ses nombreux avatars fabriqués de toute pièce pour alimenter les peurs imaginaires de certaines catégories socioprofessionnelles et notamment celles des ouvriers de droite. Ouvriers pour lesquels le cirque Morano tord le principe de non contradiction et affiche le grand mépris de la gauche pour cette catégorie qu’il faut impérativement conserver dans le giron de la Française des Jeux, cet espoir cruel que l’UMP cultive et vend, par l’intermédiaire du réseau lepéniste, à ces ouvriers qui aspirent, légitimement, à des conditions de vie meilleures.

Il n’est pas utile de cumuler ici les malencontreuses saillies verbales d’une femme a priori intellectuellement mûre et a posteriori farouchement opportuniste pour revenir, une énième fois, sur les cartouches populistes qu’elle brûle à tout-va pour défendre un parti, l’homme qui l’incarne et elle-même, trinité de circonstance et aujourd’hui morte de trouille.

Cette sale guerre des mots – Nadine, DESS dans ses cuissardes, est avant tout une professionnelle de la communication – pour tenter de sauver une oligarchie aux abois relève d’une mission confiée par l’Elysée : elle fait le job aujourd’hui – question de survie politique, que pourrait-elle faire d’autre ? -, comme Dati et Yade hier. Il ne faudrait donc pas s’en prendre à elle, simple cheville ouvrière d’une stratégie mise en place en haut lieu, mais à celui qui l’envoie au front, en pâture, qui valide son discours en amont parce qu’il ne peut plus se permettre – stature présidentielle en décrépitude et à redorer de toute urgence en ces temps de réélection imminente et pour le moins mal engagée oblige - de diviser, de stigmatiser, de caricaturer, de mystifier de façon outrancière tout un peuple, pour séduire l’ensemble des ouvriers en passe de le lâcher car la détestation, fruit des promesses opportunistes et sans lendemain, a fait son oeuvre, montre aujourd’hui une droite qui a pourri son centre humaniste et social pour ne montrer  que le cancer droitier qui la ronge, au mépris de tous les hommes et principalement ceux d’en bas, faciles à leurrer - les Le Pen en savent quelque chose ! – : rester au pouvoir, profiter encore et encore de la naïveté des gens dont la pauvreté n’a plus d’autre saint auquel se vouer que celui de la revanche, des discours cyniques et trompeurs qui la promeuvent, à défaut de pouvoir se projeter ailleurs, dans une vie meilleure, des conditions d’existence meilleures et que la gauche doit aujourd’hui, comme elle a su le faire hier, réaliser.

Nadine n’est pas Jeanne, elle n’est qu’une Marine camouflée et dont la principale mission – puisqu’elle ne maîtrise aucun dossier, cela n’a échappé à personne, et qu’elle n’est pas digne d’une charge ministérielle tant elle cumule les incompétences – consiste uniquement à s’adresser, en des formules de comptoir du café de commerce, à des joueurs de Loto qui contre toute cohérence votent et ont voté à droite et qui, chaque jour, sont de plus en plus nombreux et désespérés. Cette mission, Sarkozy a toujours aimé la confier à une femme, à des femmes – a priori moins suspectes dans l’imaginaire national de la corruption et de l’opportunisme ? -, qui peuvent convoquer et revendiquer, lorsque la situation l’impose et uniquement dans ce cas, leurs origines sociales fragiles capables de favoriser l’empathie chez un vivier d’électeurs socialement frustrés et qui voient là une porte-parole capable de traduire la virulence de leurs ressentiments.

Qu’attend la gauche et notamment le Parti Socialiste pour s’adresser à eux, pour leur démontrer  – réformes et chiffres à l’appui – qu’aucun pouvoir de droite n’a jamais été sensible à leurs conditions, si ce n’est pour les plumer de façon systématique comme des pigeons dociles à qui l’ont fait espérer, formules incantatoires et propagandistes à l’appui – un devenir aigle ou, au pire et non sans cynisme, vautour.

Jeanne doit être mortifiée dans sa tombe et Marine verte de rage de voir son avatar vieillissant lui emprunter son style et ses mots, sa stratégie, casser toutes ses flèches empoisonnées qui agissent comme une catharsis dans les esprits qui, à droite comme à gauche, comptent aujourd’hui pour du beurre : les ouvriers, ceux qui peuvent faire et défaire une élection et qu’il faut doter d’un esprit critique à même de servir leurs propres intérêts et non le fantasme inaccessible d’être comme leurs voisins de droite et dont les actions jamais ne leur permettront de grandir, de se libérer des fers que la droite a tout intérêt à consolider si elle veut continuer à jouir de ses privilèges.

Nadine Morano, la Pucelle de 2012 ? C’est un char d’infanterie légère et qui peut faire des dégâts mais c’est un char dont les pistons manquent d’huile, qui se grippe et qui – dès lors qu’il ne servira plus le commando des snipers affolés de l’UMP - trouvera une place dans la décharge sarkozyste où de nombreux soldats, simple chair à canon, gisent déjà. Pour autant, il faut encore et toujours tirer sur l’ambulance Morano mais sans oublier son chauffeur et le malade qu’il transporte, cet ouvrier de droite qui croit qu’on l’emmène à l’hôpital quand la route n’indique qu’un seul panneau : Gogoland.

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Il est né le bébé Bruni-Sarkozy

C’est un secret de polichinelle, le bébé Bruni-Sarkozy est né le vendredi 7 octobre. Certains journalistes le savent et ont reçu l’ordre de ne communiquer la divine nouvelle que lundi, autrement dit le lendemain de la primaire socialiste qui aura élu sa championne ou, dans le pire des cas, son champion.

Comment éclipser cet événement médiatique ? C’est simple : un bébé que le calendrier a fait naître au moment opportun, le fameux kaïros des grecs, une bombe politique, un bébé, un otage, un truc proprement dégueulasse, bref la stratégie Sarkozy, la vision du monde de Sarkozy, sa philosophie, ses valeurs, sa haute idée de la politique et de lui-même, des gens. Aussi stupide qu’un Copé-Sarkozy, replié, petit, tout en rancoeur, bileux, malade, à anéantir pour que la France retrouve une forme d’intelligence, de dignité.

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Sur ces champs d’immortelles. 11. Ce qui ne tue pas…

Cette douleur au cœur depuis l’enfance, ce cœur des sentiments qui s’embrouillent et ne comprennent pas à pleurer pourquoi la vie n’est pas toujours belle, souriante, facile, heureuse. Oui, j’ai souffert, comme un chien, par intermittence, entre une vague de bonheur absolu, d’insouciance à donner des ailes, et je ne sais quoi qui me torturait la chair jusqu’à la tête, me submergeait de souvenirs si tristes, d’images de morts à venir, de carnages, souffrances impossibles à canaliser autrement que par des pleurs sourds, des caresses, sous les draps le soir, avant de trouver le sommeil, la nuit.

Mais c’est demain Noël et j’ai 35 ans, je suis à nouveau là-bas. De dos au salon, assis près de la cheminée, rêveur, tout dans cette maison désolée au milieu de la nuit résonne. Il fait chaud. Ma mère dort. Sec, le gros rondin de bois, à mesure très lente qu’en lui l’incandescence se propage, gagne et dévore son centre noueux et peut-être plus tendre, sa nuit, invisible, laisse intacts ses bords encore verts pendant qu’en son centre fatalement tout se fendille, implose : réseau dense de nervures qui éclate, des veines. Une image, elle est là : un gigantesque tronc sur toute sa hauteur au milieu de la brume, la force qui le fend en deux de haut en bas, les linéaments épais qui craquent, bruyamment,  figent la plaine des  maisons où tout sommeille, dans les fougères, là haut, à la montagne, écho grave et sec surgissant à l’improviste dans ma tête, qui perdure.

J’ai eu mal enfant, comme un chien, celui tant aimé, de chasse ou de compagnie, témoin de toutes vos joies, de toutes vos peines, de tous vos trophées, le confident, l’ami toujours fidèle, sans humeurs, celui que si souvent vous avez confondu avec quelqu’un, cet être idéal, aimant, très aimant et qui ne dit rien, aboie pour une petite faim, une gâterie, pousse un gémissement faible et furtif, qui ne dit rien ou presque, qui vous appelle, vous reconnaît, accourt à votre apparition, vous fait la fête, manifeste une joie simple et vraie, celui qui devine toutes vos peines quand tout autour fuit, se dérobe, sauf lui qui, là, vous fait exister encore, un chien, le même que l’on abandonne un soir d’hiver glacial, cauchemar des cauchemars de tous les chiens, culpabilité effroyable produite par ce cauchemar, les repères se brouillent. Qu’est-ce qui relève du réel ? Un enfant qui n’est qu’un chien, au bout du compte, pour penser ça : l’image des maîtres qui meurent, les enfants des maîtres qui meurent, la voiture dans le ravin, lui qui les regarde, seul, debout sur un rocher qui les surplombe, ce chien que l’abandon poursuit en rêve, revient à la forêt du froid, pense à la dernière promenade, longue, toujours plus avant dans les bois, revoit maintenant le cœur mystérieux et effroyable de la forêt profonde où, tout à l’heure, il s’amusait avec vous ? Il est épuisé, a peur, ressasse dans sa tête cette histoire de chien, la sienne, d’un coup chante à l’arrière de la voiture, seul, délire.

C’est Pâques, il est tôt. Ma mère s’agite dans la cuisine, il faut partir relativement tôt sinon, sans qu’on sache trop pourquoi, il sera trop tard. Pâques, c’est l’occasion chaque année de passer une journée en famille, à la montagne ou à la plage. Nous sommes surexcités et inquiets à la fois. On sait la malédiction qui pèse sur ses journées de retrouvailles, au soleil en arrachant des coquillages ventouses ou sur la plaine ensoleillée de Luviu, à 1200 m d’altitude, à défaut et selon l’humeur il restera le bord de la rivière, près du village. Ces jours d’inactivité relative forcent à parler, unissent des êtres dans un projet qui les transporte, à partir de rien, c’est une constante des familles la capacité de rêver. Mais mon père est de bonne humeur, comme à chaque fois, il semble ravi de la journée qui s’annonce, c’est la fête.

Dernière vérification : la voiture. On peut partir. Nous voilà installés, les enfants derrière, les parents devant, mon père conduit. Déjà, à l’arrière, on se regarde, inquiets. On croise les doigts, on chante pour que nos prières intérieures ne soient pas entendues. Mon père nous invite à chanter, on chante plus fort. Nous avons quitté la plaine depuis un moment, mon père lutte avec des rochers qui barrent la route, la grimpe en zigzaguant. Nous regardons, attentivement, tous les obstacles, la forêt aussi, la mer au loin, partout, le village si petit vu de si haut, la rivière, les grands précipices et les rochers, parfois gigantesques, leurs trous étranges, nous regardons la route.

Arrivés à l’endroit habituel de la pause, sur la crête d’une montagne incurvée, à l’ombre des grands pins, on sort de la voiture : l’odeur de thym est là, forte, apaisante. Le thym, c’est déjà Luviu, c’est toujours Luviu. On court, on grimpe sur les rochers, on regarde le village tout en bas, l’horizon, la mer partout. Puis on s’installe en rond, pour manger un œuf, un bout de fromage, du saucisson, du pain d’épices, des Chamonix. Mais il faut repartir, ranger les glacières, nous ne sommes pas encore arrivés. Et chacun en secret d’implorer Dieu, de le menacer, car c’était précisément à cet endroit que tout pouvait basculer. Mon père met le contact et, sur place, accélère. Vite on chante. Il dit que, cette fois-ci, si ça ne passe pas, il laissera la voiture sur place ou la précipitera dans le ravin. On se tient là, encore à l’arrêt, tout en bas de la pente rocailleuse, rétrécie en son centre, éboulée. Comme à chaque fois ou presque, nous sommes redescendus à toute vitesse, moteur éteint.

Etincelle, retour au feu sans flammes, là, dans cette maison qui sommeille partout froide. Le feu pétarade, crépite, lance sur fond de suie épaisse de minuscules étincelles oranges : une, monte, vite vers le ciel noir, monte et disparaît, une autre, moins haut, là une constellation, de biais une autre, apothéose des astres, plus rien. C’est du chêne, la qualité de sa chaleur, typique, et sa lenteur particulière à rendre l’âme, à se faire cendres mortes, font de lui le bois le plus prisé. J’appréhendais ce retour, il est mélangé.

Enfant, c’est vrai je crois, j’ai souffert, comme un chien, celui tant aimé et que l’on abandonne, en feignant une interminable promenade, longue et sinueuse, au parcours tous les deux pas réinventé, jusqu’au cœur mystérieux des forêts profondes, un chien confiant, celui qui vous quitte un instant pour courir une bestiole ou rien, juste pour courir, revient, complice, cherche, regarde hébété, cherche, cherche partout, de plus en plus vite, croit à une farce, cherche cherche, recherche partout à nouveau, ne sait plus chercher, s’arrête, lève son museau, tente de retenir une odeur quelconque de vous dans le vent, rien, aboie, aboie, plus fort, aboie en continu, fabrique une plainte dans l’aboiement, stridente, aboie, aboie jusqu’à la nuit, n’y croit toujours pas, hurle seul dans la forêt étrangère et hostile, hurle parce qu’il n’a pas les moyens de comprendre ce qui lui arrive, cette brutale et soudaine solitude, dans cette forêt lugubre, il hurle sous chaque chêne, il hurle son désespoir, son incompréhension, hurle comme il pleure, comme un chien, persuadé encore que ses lamentations, transportées cette nuit de pleine lune au loin par un vent de glace seront entendues, reconnues, il hurle à déchirer le cœur de toutes les bêtes en deuil tapies dans les bosquets, dans les forêts ombragées et denses qui occupent l’imaginaire des hommes qui ne sont plus des bêtes et qui les craignent au point de s’entendre dans cet appel. La mémoire se fait soudainement vive, aboiement, ouverte à vif, des hommes qui confondent leur solitude et celle du chien, hurlante, présage funeste là-bas, imminence de la mort qui tombe au hasard, l’éloigner la mort, le faire taire le chien, le lapider le chien qui aboie et le lot de malheurs qu’il appelle mais, contrairement au chien, on ne hurle pas, on ne hurle plus quand on est des hommes, on se tait, on a peur, on hurle dedans, en silence, on en meurt.

L’absence, la sienne, m’apparaît ici et maintenant, au coin du feu, sournoise. Je ne sais pas comment au juste elle m’apparaît ainsi, elle n’est pas franche, elle n’est pas sûre. Son corps est là, présence nerveuse, dans cet espace avare qui ne veut absolument rien montrer, si ce n’est cette tension qui exaspère les yeux, toujours crédules, entêtés, mais à l’évidence son corps est ailleurs, se repose au loin pendant qu’il s’agite ici, dans ma tête. Je regarde mais rien n’est objectivement visible, il n’y a aucun corps, il n’y a rien, si ce n’est cette chaise de dos, face au téléviseur, qui m’étourdit, abandonnée. Doucement, en moi, je l’appelle. Rien, rien ne bouge. Je ferme les yeux, les ouvre : le feu.

Je suis à l’hôpital, un médecin, assez jeune et qui avait tardé à venir mais sympathique, s’apprête à me radioscoper la jambe, de la cheville à la hanche. Il m’enduit cette partie du corps d’un gel épais et bleuté, visqueux, froid, ça commence : il allume l’écran d’un petit téléviseur placé au pied de mon lit, précise la netteté de l’image, applique sa machine sur la partie antérieure de ma jambe gauche, la presse contre ma peau, lentement elle glisse et monte. Il me regarde regarder l’écran, comprend que je ne comprends rien à ce que je vois, pointe alors de son index les veines à l’écran, les nomme, artère tibiale postérieure, ici veine fémorale, jubile, sans doute accoutumé et faussement surpris par mes yeux qui s’étonnent face au liquide gris qui s’écoule dans l’image et me tient lieu de sang dans les veines et partout ailleurs dans la masse musculaire, il me demande si je veux le son, entendre, écouter ce que je vois. Je dis :

- Oui.

Il met le son : un torrent, j’écarquille les yeux. Il me demande si je veux écouter plus fort, je dis :

- Oui.

Il augmente le volume : une rivière folle, charriant d’énormes masses rocheuses qui s’entrechoquent à toute vitesse dans des tonnes de boue et de sable, de maquis et de racines, de ponts en lambeaux, de carcasses de voiture et de bêtes emportées par la crue, des trombes qui recouvrent et emportent les tombes qui longeaient la rivière et les maisons tout près, charrie des blocs de métal à travers notre vallée en direction de la mer.

A croire que cette crue, à laquelle je n’avais pas pu assister, était là, depuis toujours dans mes veines, disponible sans que je n’en sache rien, elle recouvrait celle vécue des années plus tôt par les gens du village, entendue au téléphone, vue aux journaux télévisés, à l’instar de mon sang aujourd’hui, la rivière écroulée des montagnes, le village défiguré, des sensations coagulées, là et muettes, le corps dans le temps qui passe. Il me dit que le corps fait un bruit d’enfer dedans, je ne pouvais que le constater ébahi, il me dit que l’habitude quasiment biologique, contractée par notre système de captation tout orienté vers le dehors, fait que l’on n’entend rien du vacarme produit par le corps, qu’on l’oublie, qu’on le refoule, vie assourdissante des profondeurs maintenant pénétrées et audibles, étrange, j’écoute, les regarde, elles se montrent comme ouvertes, s’épanchent en un flot continu, je regarde mon sang gris couler nerveusement  dans des canaux plus sombres, ou l’inverse, je ne sais plus, une discothèque inattendue, un tapage nocturne, une tempête où se perdre et tout oublier. Mémoire maintenant vive de cette vie assourdissante dans mon propre corps, invisible, d’un coup moins étrange, phénoménale, artères qui battent la mesure à un rythme fracassant et nuances de gris, tout va bien, le flot n’indique rien d’anormal.

Seul, toujours assis près de la cheminée dans ce salon saturé de meubles sombres où quelques fauteuils, rouges, respirent vides autour d’une grande table basse vitrée, retour au brasier et à ses images, au rêve : le feu fait toujours la nuit ce bruit sourd de torrent qui dévale, calme tout, vous et le monde, oeuvre en silence à la modification du jour qui vient.

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Naissance d’un monstre politique : bébé Bruni-Sarkozy !

Comment incarner, dans un pays où la monarchie forme la matrice politique d’un imaginaire qui se  shoote aux scoops, le paradoxe de la normalité présidentielle ? Au registre du conte de fées élyséen en marche, il est bien difficile de ne pas formuler l’hypothèse monstrueuse d’un bébé monstrueux, conçu dans le seul but d’alimenter et de servir la machine de guerre de la normalité en vue de la présidentielle de 2012.

C’est dégueulasse de penser ça. Après tout, c’est un couple comme tous les autres et l’ex-mannequin et chanteuse, arrivée à un âge problématique pour la conception d’un enfant qui incarnerait le fruit et même la preuve d’un amour que d’aucuns estiment factice, construit, médiatique, est prisonnière d’un calendrier biologique qui impose la décence et le respect dans les commentaires de cet événement que les conseillers en communication ont d’emblée et stratégiquement installé, pour l’heure, dans la sphère privée.

Quelle femme oserait prendre en otage son corps, son désir de maternité, son bébé, pour assurer  la glorieuse victoire de son papa-président de mari ? Quelle femme pourrait s’abaisser à porter l’élection de son mari dans son propre ventre ? Carla Bruni-Sarkozy, mère porteuse de l’élection de son président de mari sortant ? On ne peut exclure cette hypothèse dans la mesure où le retour sur la scène publique de celle qui a collectionné les amants, à gauche comme à droite, et qui rêvait d’être reine ou, à défaut, première dame, est savamment dosée, comme les messages qu’elle distille, tonitruants parfois et pafois contradictoires.

Elle n’aurait jamais voté à gauche et son coeur, avant “à gauche”, bat aujourd’hui à droite. L’ex-amante du père du père de son fils, le philosophe Raphaël Enthoven, est aujourd’hui ”ultra-sarkozyste”. Son mari n’est pas énervé ou dérangé, fou de toute-puissance, non, il est “vivant”. Elle, elle s’inquiète surtout de l’illettrisme qui sévit en France et sa fondation, après deux ans d’études – le calendrier mes amis, le calendrier, c’est important – s’en alarme. Voyez cette femme que l’on disait légère, intéressée, occuper le terrain qui parlera à toutes les femmes au foyer de France et qui, en même temps qu’elle fera la une des magazines – de ses robes de grossesse en passant par sa ligne, jusqu’à la force psychologique d’une mère qui supporte la violence des coups portés par l’ennemi politique et qui la fera victime -, parlera de leurs enfants et de leur réussite à laquelle elle tient tant.

Sa grossesse ? Elle n’en dit rien et le buzz enfle de lui-même, et puis voilà que Woody Allen sonne le glas du bourdonnement - tout à fait innocemment, bien sûr ! -, il l’annonce en plein Festival de Cannes, et voilà que le père honni du président sortant Sarkozy  en parle dans la presse étrangère. Le couple, lui, ne commente pas, replié dans une pudeur aussi nouvelle que suspecte, entièrement retiré dans son intimité tout artificielle, loin des scandales sulfureux qui ont sali le futur papa en mal de virginité morale.

Comment mieux s’assurer,  pour un Sarkozy qui brigue un nouveau mandat et donné mort-né dans tous les sondages, d’une couverture médiatique sinon grâce à cet événement “naturel”, ce “cadeau”,  ce “grand moment dans une vie” : la venue de cet enfant tant désiré et ce durant toute une année de … campagne présidentielle ? Quelle arme plus attachante et plus humaine, inoffensive qu’un bébé pour un homme sur les starting blocks de la course à l’Elysée  et qui, à la quasi unanimité, apparaît inhumain et cynique ? Jusqu’où un couple aux abois, déconsidéré de toutes parts, est-il prêt à faire couple, prêt à aller dans sa lutte acharnée pour reconquérir tout un peuple mystifié depuis cinq ans et, à nouveau, s’asseoir dans le grand et luxueux fauteuil présidentiel, jusqu’à quel leurre  ? Le virage a déjà été amorcé – la prime de 1000 euros, le scandale du RSA savamment orchestré par l’Elysée, etc. – et que lui importe de se vautrer dans la caricature de lui-même et le mensonge si le peuple – selon ce président, stupide par essence -,  s’incline.  La photo n’est-elle pas déjà dans toutes les têtes : le perron de l’Elysée, Carla se tient debout, dans une petite robe blanche, presque une vestale, elle tient la main de son bébé que son mari, dans un geste moderne, tient dans ses bras et présente souriant à ses sujets vaincus ?

Comment cet enfant pourra-t-il même supporter l’idée qu’il a été conçu dans ce soap politique affligeant ? On ne joue pas avec la vie de ses enfants comme on se joue de l’aspiration du plus grand nombre de femmes et d’hommes à vraiment mieux vivre, impunément. Dans ces temps où les Lumières ne trouvent aucune audience politique, forment un trou noir où les bavardages et les mesurettes tiennent lieu de philosophie et de réformes, de grimaces, à quelle utopie se  suspendre ?

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L’audace

La forêt juste avant les maisons

- Madame ! Excusez-moi mais c’est incompréhensible !

- Jeune homme, si vous aviez été présent aux cours précédents, vous auriez immédiatement perçu que ce divertissement est à comprendre au sens pascalien du terme mais, bien sûr, cela ne vous empêche pas de déranger tous vos camarades qui aimeraient trouver, eux, d’autres raisons de se divertir. Quelle audace !

Cette formule, proférée au moins une fois par les enseignants du monde entier face à un élève effronté, rappellera des souvenirs à certains et, dans tous les cas, traduit une signification qui a davantage partie liée à la désinvolture qu’à l’audace bien comprise. Ici, l’exclamation est émaillée d’ironie : un geste ou un mot qui expose sa malhonnêteté ou manifeste une impudence dès qu’il se déploie n’a d’audace que le fait d’oser sans se soucier d’une quelconque morale, sans conscience aucune d’une quelconque inconséquence intellectuelle, sans volonté aucune de proposer du neuf.

La part d’audace dans cette intervention déplacée du disciple envers son maître tient en somme au fait que le disciple ose d’abord déranger le maître, voire contester ses compétences pédagogiques, renverser son pouvoir, puis de déranger le bon déroulé du cours. Bien entendu, l’intervention de ce disciple qui ne dispose pas de toutes les cartes, hors contexte, est sans doute légitime mais dans le contexte de la progression d’un cours qui aurait pour objet de méditer le concept de divertissement, le seul fait d’oser revenir à une étape antérieure de la réflexion censée être intégrée par l’ensemble du groupe traduit indéniablement une forme de légèreté, de toupet. A défaut d’avoir été présent à tous les cours, ce disciple aurait pu faire preuve de présence d’esprit.

La regrettable intervention de notre disciple est marquée d’une inconséquence qui renvoie à une acception fréquemment utilisée du terme audace mais l’audace ne renferme-t-elle pas plus de richesses sémantique et philosophique que cette posture illégitime de contestation de la juste hiérarchie, de remise en question du bon ordre établi, des règles admises, des rapports de force installés dans l’ordre culturel qui structure les comportements au sein de chaque société afin de garantir le bien-vivre ensemble ? Pour autant et pour les mêmes raisons, ce relief euphémique peut nous permettre de mieux comprendre ce qui se joue au cœur même de l’audace, dont la force première consiste à éclairer autrement les choses, à développer des points de vue inouïs et dont la désinvoluture ne pourrait, à elle seule, épuiser la portée.

L’audace ne va pas sans le nouveau qui apparaît en elle, dont elle est déjà grosse, qu’elle donne à voir, à entendre, à lire, à penser, à vivre et qui surprend dans la mesure où le geste qui l’incarne, les mots qui la traduisent, les productions (créations artistiques, théories scientifiques, décisions politiques, innovations techniques, modèles de société, etc.) qui l’illustrent sont - loin de ce qui se rapporte à une simple estocade puérile, marquée du sceau de la bêtise ou de l’ignorance – la marque de l’originalité, d’un esprit libre et hardi.

Nous voici à l’opposé de ce qui est connu, confortable, conventionnel, loin de la frilosité conservatrice, du passé et de ses conventions qui le réifient au point d’en faire une sorte de folklore dans lequel chacun devrait se satisfaire de pouvoir encore danser la carmagnole ou se vouer corps et âme aux préceptes canoniques de telle église ou de telle religion, de tel dogme théorique ou de telle idéologie politique qui, par la ruse d’une tradition tenace, maîtrise l’art de la diversion et du camouflage de ses propres intérêts, neutralise l’audace dans ce qu’elle a de plus dangereux et qui sourd : la volonté de changer les choses, de transformer les conditions d’existence des hommes, l’ordre du monde, d’innover, d’inventer, de s’affranchir, d’exister pleinement, de s’épanouir et d’épanouir.

Les forces conservatrices, au mépris de l’histoire des idées, au mépris de la lente et fabuleuse constitution des civilisations qui se sont arrachées à la nature, luttent contre les passions qui les menacentaux, convoquent systématiquement le paradigme de dame Nature ou encore Dieu, l’ordre forcément juste et forcément bon pour nous que ces transcendances sont censées incarner et auxquels on doit se soumettre, pour toujours mieux conspuer et paralyser l’imagination  qui, en fait, n’à que faire des conventions qui jamais ne pourront prétendre être des vérités éternelles, la Vérité. Diogène et sa lanterne en plein midi, Diogène qui recherche un homme au beau milieu de l’agora athénienne : un sage ou un fou ? Mais, nous, sommes-nous réellement des hommes ? Et qu’est-ce qu’être un homme, au juste ?

L’audace a souvent du mal à passer, à être acceptée et comprise, reconnue comme une proposition novatrice et capable d’enrichir le spectre de nos représentations, des possibles. Dans l’histoire des idées, dans un monde qui n’avait aucun intérêt à laisser poindre d’autres conceptions que les siennes et qui peut toujours et encore se crisper de nos jours – le politiquement correct qui sévit partout, y compris en Occident, en atteste -, nombre de penseurs et d’artistes ont payé de leur vie leur audace ou ont dû faire preuve de beaucoup d’habileté pour contourner l’accusation de blasphème et autres réquisitoires inquisitoriaux qui ont entaché leurs œuvres d’hérésie, à moins qu’ils n’aient été sacrifiés à l’autel de l’obscurantisme : Socrate, Thomas More, Nicolas Copernic, Giordano Bruno, Johannes Kepler, Galilée, René Descartes, Francisco de Goya, Gustave Courbet, Edouard Manet, … Ce qui n’empêchera pas Galileo Galilei d’affirmer sur son lit de mort à propos de la terre – et tant pis si cette formule n’est que légende puisque la contribution de Galilée au progrès de l’astronomie, elle, n’est pas douteuse – : E pure si muove…*

D’autres, à l’instar de Jean-Jacques Rousseau, qui ont osé prendre le contre-pied de leur époque, n’en ont pas moins subi les injustices et autres railleries voltairiennes, souvent gratuites et parfois malhonnêtes. Chacun sait que Rousseau ne prônait aucunement un retour à l’état sauvage et le Second discours sur l’origine de l’inégalité parmi les hommes ne tait aucunement l’Etat de nature comme hypothèse de travail pour mieux critiquer les corruptions et les vices qui gangrenaient sa société. L’écologie contemporaine, comprise comme art d’habiter le monde, pourrait d’ailleurs encore y trouver matière à réflexion dans cette société aujourd’hui tourbillonnante et qui semble, après avoir goûté aux divertissements artificiels, vouloir revenir à l’essentiel, aux plaisirs simples de la vie et aux vertus les plus nobles.

En somme, dès lors qu’un homme propose de critiquer, d’examiner objectivement des croyances et des connaissances pour s’affranchir des dogmes sur lesquels elles reposent et qui ont fait autorité jusqu’à lui, dès lors que cette autorité est contestée, pointée comme fausse, usurpée, mystificatrice, il n’est pas aisé d’accepter cette autre lecture des phénomènes, du monde, il n’est pas simple de réceptionner et d’intégrer le renouveau que cet homme propose, fût-il indispensable à une meilleure compréhension des phénomènes eux-mêmes et des hommes qui s’y rapportent. Voilà l’homme audacieux et qu’il faut faire taire, réduire, humilier, ridiculiser, éliminer, supprimer, tuer : pourquoi ?

Parce que, dans un temps donné, il est synonyme de chaos et de scandale, parce qu’il remet en cause l’édifice sur lequel repose l’intérêt d’une classe, d’un clan, tout un imaginaire collectif, la Vérité d’une époque, nos habitudes et notre confort, qu’il soit physique ou moral. L’audacieux, de prime abord, est un voyou, un écervelé, un coquet uniquement soucieux d’esthétique, un pitre, un ingérable ou encore un arrogant, certes non sans panache – seule exubérance que les adversaires du progrès veulent bien lui concéder pour mieux l’évincer - mais un arrogant quand même, un homme creux, préoccupé par ses effets de style, entre satyre et rocaille.

La Tour Eiffel, avant même sa construction en vue de l’exposition universelle de 1889, n’a-t-elle pas fait, dans le quotidien Le temps - équivalent aujourd’hui du journal Le Monde, l’objet d’un texte outragé et insultant, écrit par un groupe … d’écrivains et d’artistes ? On peut y lire que « la commerciale Amérique elle-même n’en voudrait pas » et ces artistes de menacer : « Pendant vingt ans, nous verrons s’allonger sur la ville entière, frémissante encore du génie de tant de siècles, nous verrons s’allonger comme une tache d’encre l’ombre odieuse de l’odieuse colonne de tôle boulonnée. » L’avenir en fera le premier symbole architectural de la France et la Statue de la Liberté, censée éclairée le monde, n’est autre qu’un cadeau français à son amie l’Amérique et dans laquelle Gustave Eiffel n’est pas pour rien.

Etre en avance sur son temps, proposer des formes nouvelles, un nouveau style de vie, permettre à d’autres mœurs de voir le jour, de nouvelles machines, de nouvelles façons de comprendre les phénomènes, suppose souvent de faire tabula rasa de ce que l’on sait, de nos repères pour construire un monde neuf, des relations nouvelles entre les hommes et les choses, pêle-mêle : la place de Dieu dans l’univers, celle des étrangers, de l’argent, des puissants, les robots, le corps nu représenté, le téléphone, la télévision, le centre Pompidou, les graffiti ou encore le premier ordinateur personnel, Internet, l’homosexualité, l’électricité, la définition de l’homme, sa liberté de penser le monde et d’agir sur lui, de le créer.

L’audace, au bout du compte, est à ranger du côté des précurseurs, des visionnaires et, souscrivant à la médiété aristotélicienne, il nous faut concevoir cette vertu entre deux extrêmes : la crainte et la témérité. L’excès de crainte rend lâche et l’excès de témérité fou. L’audace, elle, est empreinte d’un beau courage, où le risque est mesuré et la sagesse hardie : vertu capable d’impulser l’innovation, l’audace devrait arriver en tête des lois écrites au frontispice des manuels de référence de tout éducateur, être promulguée par les sciences de l’éducation, assumée par les politiques qui, dès lors, devraient pourvoir de moyens humains, de ressources matérielles et financières les centres de recherche, comme inscrire aussi bien cette ambition en exergue des programmes scolaires afin que les institutions qui ont la charge d’élever des hommes toujours plus libres accolent à la liberté la valeur qui la rend simplement possible : l’audace.

L’audace, c’est peut-être simplement désirer être un homme, un homme qui décide ses propres valeurs, lesquelles seraient entièrement tendues vers un idéal : le bonheur de la communauté entière des hommes. Ce souhait vous semble-t-il, aujourd’hui, à ce point inaccessible et vain ?

*Et pourtant, elle tourne…
En référence à la théorie héliocentrique qui déplace la terre de son centre biblique et la fait tourner autour du soleil au point scandaleux alors d’interroger la place de Dieu dans l’univers, univers qu’il aurait lui-même créé, au même titre que les hommes, ses créatures, et de remettre en question le livre des livres, la Bible, Loi suprême.

Commande d’une école d’ingénieur, “Déclinaison des valeurs”, 2012.

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Oussama est mort : où ça les mène ?

Etrange que cette liesse américaine après l’annonce télévisée du meurtre de Oussama Ben Laden par le président Obama, étrange et non moins monstrueuse dans un pays où les préceptes chrétiens contaminent tous les discours, sont pris en otage, y compris au plus haut niveau. Un paradoxe américain que le principe de non-contradiction n’a semble-t-il pas encore mis à terre, peine de mort oblige ?

Si l’information principale, la mort de Ben Laden orchestrée par une troupe d’élite de l’armée américaine dans le plus grand secret et dans la plus grande minutie, n’était pas connue du téléspectateur scrutant hébété les scènes de joie de la population américaine, celui-ci aurait pu croire à la victoire d’un président dont le pays aurait pris soin de cacher au monde entier et à ses propres concitoyens la date d’une telle élection.

Car comment comprendre, au-delà de l’émotion immédiate et légitime d’un peuple meurtri par le massacre de milliers de personnes commandité par Oussama Ben Laden en 2001 et recherché depuis lors, que ce fait puisse tenir lieu de juste réparation, de justice effective et entraîner un tel déchaînement de joie mêlée d’orgueil ?

Sans doute l’idéologie de la peine de mort est-elle encore à l’oeuvre dans cette démonstration, dans cette culture de la vendetta assumée par la très grande majorité des américains, promue par les dirigeants de ce pays, soutenue par l’industrie des armes et entérinée par ses instances juridiques qui, ensemble, prônent les droits de l’homme et la paix partout dans le monde, s’érigent en modèle pour tous.

Or, pour tout “honnête homme”, ce commando américain – mutatis mutandis - n’est pas très différent de celui qui a tué des milliers d’américains le 11 septembre.  N’est-ce pas un assassinat, un meurtre, une acte de barbarie, fût-il permis par le président du pays le plus influent au monde et qui abriterait la plus grande démocratie ?

Cette nouvelle de la mort d’Oussama Ben Laden est triste pour tous les hommes qui rêvent d’un monde meilleur car on ne retient d’elle que le fait qu’il ait été tué alors qu’en aucun cas ce fait n’est capable de guérir le monde, même symboliquement, des actes terroristes et des hommes qui les perpétuent. Soulagement éphémère et inconséquent donc, qui se réduit à un ersatz terrible de justice, une parodie monstrueuse, un spectacle affligeant pour tout homme qui se prétend humaniste.

Il aurait fallu avoir le courage politique de le laisser en vie – car la capacité de le faire, pour un commando d’élite, s’apparente à un jeu d’enfant – et de le juger aux yeux du monde car, comme tout être humain et pour tous ceux qui tenaient à une juste réparation du massacre de leurs proches et amis, Oussama Ben Laden aurait pu accéder à l’expiation ou être autrement condamné que par une balle de cinéma.

Oussama Ben Laden est mort : où cela les mène ? En ressortons-nous grandis, nous les hommes ? Un extrait de Race et Histoire, le fameux petit livre de Claude Lévi-Strauss, mérite d’être médité : ” (…) Ainsi se réalisent de curieuses situations où deux interlocuteurs se donnent cruellement la réplique. Dans les Grandes Antilles, quelques années après la découverte de l’Amérique, pendant que les Espagnols envoyaient des commissions d’enquête pour rechercher si les indigènes possédaient ou non une âme, ces derniers s’employaient à immerger des blancs prisonniers afin de vérifier par une surveillance prolongée si leur cadavre était, ou non, sujet à la putréfaction.

Cette anecdote à la fois baroque et tragique illustre bien le paradoxe du relativisme culturel (…) : c’est dans la mesure même où l’on prétend établir une discrimination entre les cultures et les coutumes que l’on s’identifie le plus complètement avec celles qu’on essaye de nier. En refusant l’humanité à ceux qui apparaissent comme les plus “sauvages” ou “barbares” de ses représentants, on ne fait que leur emprunter une de leurs attitudes typiques. Le barbare, c’est d’abord l’homme qui croit à la barbarie.”

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Sur ces champs d’immortelles. 10. Le dernier voyage.

Je quitte Paris. Sans le savoir, c’est le dernier voyage pour la Corse, le dernier séjour en compagnie de mon père. Je l’ai vu durant trois jours, à la clinique, à Bastia, il y a à peine deux jours, même pas. Mon frère et ma sœur sont maintenant là-bas. C’est durant les trois jours que le verdict est tombé, avec l’une de mes sœurs et ma mère autour de mon père que tout est allé si vite, chambre 37.

A l’aéroport, j’apprends qu’une tempête à Nice annule le vol de 12.00 heures, je n’ai pas le choix, même pas celui de m’en prendre au personnel Air France. Les gens en colère mettent en doute la tempête niçoise, évoquent un mari, un frère qui démentent, Air France rétorque une tempête localisée, brouhaha, je change mon billet contre un vol direct prévu aux alentours de 16.00 heures. L’hôtesse est charmante. Deux, trois heures de moins à pouvoir consacrer à mon père, même les éléments s’acharnent. Faire quoi ?

L’hôtesse m’a mis dans de bonnes dispositions, j’ai un appétit d’ogre. Par précaution, je récupère mes bagages et me dirige vers un des restaurants situés à l’étage, achète Le Monde, des magazines, impatience de lire Quignard, ne lit plus depuis quelques jours, n’ai plus la force, souvenirs proches et captivants de lectures qui vous déplacent, l’escalator est en panne. Je me dirige vers le seul restaurant ouvert, m’installe. Il est immense, donne sur la piste d’atterrissage. Je commande un plateau de fruits de mer, lis, mange, lis, lis en mangeant, commande un café, lis, il est 15:30, paye et pars. Me dirige vers la salle d’embarquement, regarde des lunettes, une sacoche, les gens, enregistre, me sépare de ma valise encore une fois, entre dans la salle d’embarquement, prends un autre café, écoute la serveuse, la trouve bavarde, un homme au fort accent corse lui donne la réplique, il n’a pas le choix. Il est accompagné vraisemblablement de son amie, charmante et discrète. Dedans tout m’énerve. J’appelle la Corse, annonce l’heure de mon arrivée.

- A tout à l’heure.

Je me dirige vers la zone fumeurs, regarde deux hommes et leurs chats, ce qui les relie si fort, je les regarde et ne comprends rien de ce qu’ils peuvent bien vivre. L’embarquement est imminent : les gens se lèvent, s’attroupent, passent. Nous sommes dans l’avion. Maintenant, l’hôtesse mime les gestes de sauvetage, indique des directions, des portes. Je la regarde, comme pour la première fois, étonné, étonné qu’elle puisse sourire alors même qu’elle anticipe sur une probable catastrophe aérienne, je ferme les yeux.

Décollage. Une groupe d’artistes bryants a du mal à fixer ses humeurs, ils sont d’un certain âge, certains parlent une langue étrangère, j’ai du mal à la déterminer, tchèque sans doute, une femme est surtout insupportable, applaudit le commandant de bord, émoustillée, péremptoire, vulgaire, ce mal d’exister qui s’ignore, misère, et qui ignore tout sur son passage, cet homme à un siège de moi, notre complicité souriante et navrée devant ce triste spectacle, cette culture de carnaval.

Vitesse de croisière : toung ! Cliquetis des ceintures qui se détachent. Nous sommes assis dans une clairière, formons un jeune couple tout occupé par nos sentiments, deux enfants accroupis les yeux rivés sur une pâquerette, sa corolle, je pince la tige entre le pouce et l’index, la casse. On la regarde, ce doit être elle. Délicatement l’index et le pouce imitent les bras d’une pince, tirent le premier pétale :

- Je t’aime ! (regard de contentement, pétale ami)
- Un peu … beaucoup … passionnément … à la folie …
- Pas du tout (regard complice, incrédulité brillante dans nos yeux qui sourient, on respire fort, échange de regards clairs et profonds, suspense, tressaillement des corps)
- Je t’aime !

Puis, avec la scansion tambourine du compte à rebours périlleux :

- Un peu … beaucoup… (je cache la fleur)
- Passionnément… (la montre)
- A la folie…
- Pas du tout…
- Je t’aime.

Pendant que cet amour fleurit, la fleur meurt. Sans doute ce procédé ludique permet-il d’apprivoiser les degrés des sentiments entre deux êtres crédules et purs, préparer l’enfant au cycle infernal de l’amour, à son deuil, par le truchement d’une nature par essence indifférente à ce qui meurt, modèle de sauvagerie inégalée, une fleur : un outil prospectif bien arbitraire, une image, qui passe.

Ma main droite récupère Le Monde qui résiste dans son filet accroché au dos du fauteuil devant moi, je l’ouvre, me prépare, racle ma gorge, ce rituel. Mes yeux maintenant lisent, se concentrent. C’est toujours la même chose, il n’y rien à lire. Ma tête se tourne vers le hublot, les yeux happés par des reliefs moelleux de particules diversement condensées, fatigués à l’évidence de réfléchir vainement ce monde toujours imbécilement le même, tentent maintenant son éviction en douceur, se ferment.

Les montagnes sont nappées d’ombres. Le soleil, aveuglant à cette altitude, diffuse des nuances empire et fuchsia de roses, des rouges sanguins qui s’étirent mordorés, s’enflamment, imprègnent les amas nuageux de reflets mystiques exaltés, souvenir d’un ciel en trouée dans une église Renaissance à Tolède, cité aujourd’hui paisible des anciens Maures, les nuages sont denses, dessinent des montagnes, des inclinaisons neigeuses, d’un coup s’atomisent, des milliers de moutons se paissent de bleu pâle puis une trouée et, à mesure que la machine fend les airs, les nuages se font rares au profit d’un horizon parme.

A force de fixer le soleil, orange, ma vision se perce d’auréoles aux contours indécis, ne retient plus les mots qui se dessinent dans l’axe de mes yeux, ils clignotent. Je ferme les yeux : mon ciel est ecchymose, s’éclaire, vire au bleu Klein, je lentement les ouvre, ça y est, la forme du soleil n’est plus visible, concentrée en un lieu, elle est partout dans la coloration grenadine qui apaise et nimbe magiquement toute la cabine, au-dessous une étendue noire, un paysage lunaire, là un cratère métamorphosé en citerne, lac noir, loin, ouvert sous un ciel de lave, les nuages viennent s’y réfléchir un instant, puis un autre lac, plus loin encore d’immenses flammes ferment l’horizon sur une mer de mazout, surplombée par deux lignes au tracé parfait, couleur mandarine. Maintenant, la source de lumière est derrière nous, des traînées rougeoyantes rappellent sa puissance fantastique de pénétration colorante pendant que des astres minuscules font leur apparition, ils scintillent, loin en bas, dans les interstices des nuages qui s’effilochent, circulent par deux. Je regarde le ciel, il est bleu blême. Je le fixe, il se courbe et s’obscurcit à mesure que mon regard, brutalement aimanté à une percée incandescente entre les nuages noirs, se redresse. L’hôtesse annonce la phase de descente, « Toung !», serait-ce le ciel que mon père va gagner ?

Déjà je sens la terre et pourtant tout est triste. Moi qui ai toujours associé l’odeur de la terre à un truc qui met en appétit, quelque chose de vivant, qui excite, fait de rosée et de sous-bois ensemble, de cèpes et de mousse généreuse, de maquis, je marche et médite aujourd’hui bêtement sur cette alchimie qui se dérobe, incapable d’exhumer quoi que ce soit, rien en moi ne s’opère, comme si toute capture olfactive pour retrouver le souvenir d’une petite extase forestière était systématiquement vouée à l’échec, des souvenirs évaporés, souvenirs de souvenirs, perdus. Le corps, simple tombeau de l’âme, jeu de mots, “ sôma, sêma…” Comment en sortir, sortir du corps, de sa matière qui emprisonne, s’en évader ? Est-ce seulement affaire de croyance religieuse ?

Je regarde les mains des gens qui s’affairent à récupérer leurs bagages, je vois ses mains, je les revois, dans la chambre après l’été, ses mains qui ne disent rien de la maladie, de la souffrance, produire dans l’engourdissement de la conscience des signes qui ont en commun de ne pouvoir exister qu’ailleurs, hors de l’hôpital, loin de la maladie, de la mort. Cette santé des mains, jusqu’au bout, quand on croit qu’il n’y a plus rien, plus rien dedans qu’une infinie tristesse, qui esquissent un salut lent, simulent, à l’extrémité des bras rachitiques, des rencontres, tentent en rêve d’ultimes contacts avec le dehors, disent tout le dehors qui hante le dedans jusqu’aux nerfs. J’aimerais ne plus voir, ne plus voir avant, être aveugle. Il existe un jour, là-bas, où il est interdit de regarder l’eau de la rivière. Le risque ? Devenir aveugle. Mais quel inconnu divin ou diabolique peut représenter l’eau ce jour-là pour être à ce point menaçante qu’il faille la regarder de biais, voire pas du tout ? En quoi cet acte serait-il offensant et pour qui ?

- Si tu regardes, tu ne pourras plus regarder, plus rien. C’est arrivé, tu sais, à une femme, il y a longtemps. Ne cherches pas à comprendre, c’est comme ça.

Encore un mythe, une croyance païenne. S’agissait-il du jour de l’Ascension ? Non, l’Ascension est liée aux couteaux, aux objets qui piquent, coupent, s’enfoncent et qu’il faut dissimuler pour la nuit. Je me trompe, les couteaux, c’est pour le jour des morts, il faut les dissimuler pour éviter qu’ils ne s’en servent la nuit, s’ils ont décidé de venir, à l’improviste, pendant votre sommeil. Le mauvais œil aussi, parfois, avait pour origine une dette non honorée envers un mort. On se le fabrique, à notre insu, le mauvais œil, le même qui vous hante, vous empêche de dormir, d’agir efficacement, vous embrouille, tourmente vos gestes du quotidien, plus rien n’est facile dans la tête, la tête : le fond d’un lac, sa fange limoneuse, l’eau trouble où la vie grouille, pendant qu’à la surface votre visage s’amuse à se découvrir, grimace, tordu, s’efface progressivement, disparaît là sous l’effet des rayons du soleil sur l’eau maintenant bleue.

Le mythe, quand l’argument n’arrive pas, quand l’argument ne propose aucune explication pour la réalité là, devant mes yeux, est-ce toujours mieux que rien ? Tout le monde ne se rapporte pas au réel de la même façon : il y a une grande différence entre le fait que le réel soit une habile construction scientifique et philosophique, une production de part en part culturelle, mais reposant sur un système de mesures et de validations communément admis à une époque donnée et le fait que le réel soit une patte que l’on modèle selon ses phantasmes pour qu’il corresponde à des ambitions que seule la parole aurait le pouvoir de réaliser, la parole le modifie et, en retour, il modifie la parole. Cet écart, la littérature.

Le réel, c’est l’insupportable même, ce qui résiste, alors l’enfant qui se construit imagine, prend appui sur les contes de fées, s’imagine des histoires, s’invente un autre monde, plus acceuillant mais l’enfant sait qu’il s’agit d’un monde parallèle. Lorsque l’adulte, par impuissance, à défaut de se réaliser, injecte dans le monde qu’il partage avec sa communauté des pans du monde parallèle, il prend le mythe pour la réalité et contamine sa vision des choses, de lui-même, des autres, il devient fou.

Supporter, supporter jusqu’au point où, au bout du compte, on assure tant bien que mal sa propre survie, luttant contre les forces mythologiques comme on peut, avant d’intégrer d’autres sphères, où l’on ment avec élan, se ment, étrange panacée, à en être étranglé de sanglots violents, la nuit, venus du fond des âges, triste destin que celui des mythomanes, sorte de chiens coiffés, mignons, presque en bottines, grotesques, qui ne font pas encore meutes, gesticulent plaisamment, tiennent à distance les hyènes qui les habitent, jusqu’à quand, quel méfait, quel meurtre pour que leur mensonge reste enseveli et que leur identité brille, intacte ?

Cette société qui fixe le prix des gens à la fortune qu’ils possèdent et au statut social qui va avec, statut qui n’obéit à aucune morale puisqu’il change avec le milieu, ici un grand voyou, là un cadre héroique, semble produire davantage de mythomanes que les sociétés du passé ou dont le système de valeurs n’est pas le même. L’ego social de l’ Occident tend un miroir perverti, promeut des valeurs inessentielles où chacun peut récupérer une part de célébrité, contribuer au spectacle des egos qui enrichissent la société pendant qu’ils se leurrent et se vident, pour obtenir des reconnaissances devenues vitales dans ce système, gigantesque simulacre, qui prolifère. Imaginer une société entière de mythomanes.

Imaginer des hordes de mythomanes, sorte d’immigrés qui poussent à l’intérieur, de l’intérieur, contrairement aux immigrés ordinaires, familles résignées à une évolution besogneuse de leurs vies, contraints à cette insupportable résidence, pour lesquels la mythomanie relève d’une fantaisie de la rancœur qu’ils ne peuvent se permettre, pathologie de nos jours phénoménale, fabriquée de toute pièce par une société spectaculairement hystérique, garde-fou paradoxal de ceux qui vivent si mal leur misère seuls dans leur chambre et rêvent en plein jour d’une vie qui n’est pas la leur, obnubilés par la devise “Plutôt mentir que la disgrâce”, trafiquants d’un capital et d’une culture pareillement virtuels, qui éclatent en pleurs sourds la nuit, n’arrivent pas à grandir, se bercent d’enfance et d’excitants brutaux, reviennent rigolards à la lumière du jour où s’aveuglent leurs consciences, briguent des richesses si justement mal employées qu’elles dégoûtent et qui fomentent, à leur insu, quand même le mensonge n’est plus possible, devient grimace, quand le crédit n’est plus qu’un mythe inabordable et qui peut tuer plus que tout autre réalité contondante, fomentent, au beau milieu de leurs délires, leur propre ruine : comment ne pas imaginer que ces mythomanes errants, devenus féroces à force de frustration, ne prennent le pouvoir un jour ? L’accession au pouvoir et à ses attributs suffirait-elle à les guérir ?

Etre candidat, parmi d’autres candidats, au départ d’une course tranquillement indécente vers rien ? La liberté est là, dans ce couloir qu’il faut parcourir sous les yeux dévorants du monde, boulimiques, sans qu’aucune issue, improbable trajectoire contre laquelle buttent les sensations malheureuses et frustrées, vivantes, sans qu’aucune issue ne vienne briser les lignes qui bordent ce couloir et bordent l’espace irréductible dans lequel s’avancent glorifiés et idiots nos corps matériels, ombres d’opérette, si peu diaboliques en somme, si bêtes. Trouver une issue, vous abandonner, tout abandonner, m’abandonner, fabriquer dans ma tête des courants d’air, des couloirs à perte de vue, vides, de larges canaux vierges, autre chose que la nostalgie de la nostalgie, tranchée de boue remplie de corps morts, raides, fuir, rire du grand spectacle et de mon piètre rôle, des mots, de la bave, baver tout le temps et en toutes circonstances, se pisser dessus comme on marche, chier, sourire tout le temps et en toutes circonstances, devenir pour soi féroce ou fou quand croire subit d’inextricables distorsions, quand on ne sait plus qui est qui et pour qui, qui fait quoi, pour qui et pourquoi, quels corps devenus fous nous sommes, quelles marches des valeurs et du sens nous grimpons ou dévalons, à la même vitesse, inconséquente, ce carnage.

Pas facile d’être libre et seul en même temps, on le sait, tout est à faire. Fabriquer, ne serait-ce qu’un univers de mots, de petits mondes, ultimes, disloqués, contradictoires, empesés, contre le monde. La parcelle du monde, là devant mes yeux, se trouble tandis qu’un nuage de vapeur monte vers la fenêtre, l’embue, plus rien. Opérer à son rythme ce monde, tel que je le vis, rêver, oui, l’opérer dans le noir, me dégager de ses forces attractives, morbides, violentes, fabriquer, vomir des univers comme une femme enfante, vivre de ça, jusqu’à quand ?

Susciter dans mes nerfs qui se rejoignent des tensions qui apaisent sans me compromettre, écrire un éloignement susceptible d’ériger des images qui troublent nos vieilles lois, effondrées, au point de faire de moi un être vide, vidé de tout, parce qu’irrémédiablement seul avec moi-même ; nos corps et nos mots comme une nuée de moucherons qui se rassemblent à hauteur de mon visage, les éviter, passer. Alors supporter que cet isolement extrême soit inscrit dans les fondements de nos gestes et de nos mots ensemble, savoir de façon épidermique que la société telle qu’on la perçoit idéalement depuis les grecs, éprise de vérité, qui tend vers le bien et le beau ensemble, est morte, non encore enterrée. Impossible deuil.

L’ancien système de valeurs perdure dans une société qui les bafoue, il assure un contrôle de carnaval, bien plus terrible qu’un contrôle ordinaire, il s’agit du contrôle propagandiste et sans nuances des consciences aujourd’hui mortes de fatigue. Y échapper serait pourtant la seule issue acceptable, mais comment ? Alors créer, sans aucune force et sans aucun courage, loin de toute idée de lutte franche et sanguinaire, de façon amorphe, dans un total épuisement, pour une qualité de temps inconnue, au moins pour soi, une urgence à l’arrêt, immobile, gagner l’état d’une explosion cérébrale permanente, rien plutôt que tout exotisme, devenir tranquillement fou, jusqu’à sourire des simulacres, de cette société de simulacres. Se savoir personne, n’est-ce pas la seule façon d’être digne ?

Comment ne pas penser que tous ces immigrés sociaux, épaulés par les immigrés de tout le monde, ceux que l’on humilie arbitrairement et sans vergogne depuis des siècles, esclaves modernes, ne formeront pas demain, dans ce monde où être citoyen n’aura de sens qu’à l’échelle du monde justement, des hordes qui, de manière légitime, perceront l’abcès purulent de nos consciences fébriles et naïves, qui se taisent ou s’écoutent idiotes, ne savent rien faire d’autre, soi-disant désarmées, douloureuses et aveugles, ou ce qu’il en reste : populistes et fouettardes, toujours prêtes à les exploiter, pour sauver leurs sales oripeaux chancelants, les montrer, les éliminer, les nier, pleurer d’un œil, les enfermer, les exclure, les mystifier à coups de promesses qui les utilisent, les parquent, insultantes.

Autant de divagations qui voudraient combler l’écart entre mes jours et ton sommeil, là-bas, dans ta petite maison de pierres, sans portes ni fenêtres, appréhender clairement jusqu’où ton corps, gisant gelé dans la dentelle, va porter mes yeux qui l’enfantent quand j’ouvre au réveil la porte du frigo, chambre froide. J’en expulse une brique de lait, qui tremble, je pleure, debout sans plus de force, fantôme, dans cette cuisine en bordel à l’aube, devant le frigo ouvert, ma main prend machinalement le beurre, mes bras tremblent autour de la cafetière, ils doivent encore jouer, braver le jour, celui-ci, pareil à tous les autres aujourd’hui, sans reliefs : le visage sans vie du couple d’en face qui dans mes yeux maintenant se réveille, leurs bébés dans les bras, l’ennui qui avance, entame mes nerfs :  j’éclate de rires.

Personne ne parle vraiment de la mort, l’économie mondiale l’a refoulée, son évocation même vous rend suspect, fait de vous un être faible, dégoûtant. Même des psychanalystes s’en méfient, préfèrent leur caisse vide plutôt qu’un vivant qui se tue à vouloir leur parler de la mort. Drôles de caissiers. La mort individuelle porte en elle, depuis quelques décennies, une incroyable indécence, elle est devenue tabou, ferme toutes les bouches, force une circonspection débile. Notre société, par ailleurs si bavarde, a patiemment liquidé la possibilité même de ses multiples expressions, à moins que ce ne soit l’expression qui est indécente face à elle : en quoi un mutisme de circonspection pourrait mieux l’évincer, la confondre, la mort ? Et que dire de la maladie, son plus terrible symptôme ? Nous n’avons jamais grandi de ce côté-là, comme si les larmes valaient largement des mots en de pareilles circonstances. C’est une autre sécrétion qui prend le relais, les yeux pleurent, les larmes vous isolent et en même temps disent toute l’impuissance qui est la nôtre face au malheur universellement partagé et pudique, spectaculaire, paradoxal, de la mort qui en vous ronronne.

Où étaient les chats morts ? Au village, tout semblait bizarre, possible. L’enfant se posait doucement sur la terre, au crépuscule, tremblait de le faire, pensait à un cœur qui battait obstinément et qui n’était pas le sien, baisait tendrement la terre encore chaude du jour, du soleil qui s’y était abattu sans discontinuer tout le jour, elle en regorgeait jusque tard dans la nuit. Il se pensait différent, n’évoquait jamais le nuage épais de coton qui lui traversait la tête à des moments inattendus, la volupté que pouvait produire ce phénomène secret de blancheur suave dans sa tête. Il pouvait se savoir ailleurs quand il paraissait être là. Il était son propre fantôme, entendait toutes ses suppliques, tentait de les exaucer pour éviter la folie, fou de la mort, de la vie de la chair, violemment naïve à cet âge-là la chair, ouverte, à s’en étourdir ! Tandis qu’il n’aimait pas spécialement les chats, il voulait les trouver, armé d’une paire de ciseaux, d’une aiguille et d’une bobine de fil à coudre, il les cherchait dans le maquis.

Le voisin tuait les chats tous les après-midis l’été, allait-il, sous ce soleil si près de nous aujourd’hui, me tuer, me prendre pour un chat se demandait l’enfant, des chevrotines dans la tête ? C’était possible, il savait la force horrible et fascinante de l’accident mortel. Le voisin tuait des chats peut-être à défaut de se tuer lui-même ou tout autre chose, il tuait la mort dans chaque chat. D’ailleurs, chaque tir était spontanément suivi d’un cri caverneux et strident ensemble et toute sa famille riait de ces massacres sans importance, libérateurs.

L’enfant le redoutait parfois, mais  sa folie lui était compréhensible, c’était un animal sauvage qui pouvait se transformer en ami, plein d’idées, de trouvailles. Et si c’était le voisin qu’il allait guérir à travers les chats morts, la mort du voisin dans les chats qu’il allait opérer, le voisin ou lui-même, il n’en savait rien. Alors il a essayé, tenter d’ouvrir avec les ciseaux le ventre du chat, il était très dur le ventre, il a eu peur, lâché sa patte. C’est là que le nuage blanc est apparu pour la première fois dans sa tête. Cette sorte d’aurore mentale l’a poursuivi jusqu’à l’âge adulte, il s’en est accommodé. Depuis, je ne le vois plus, je l’entends seulement de loin, de plus en plus mal d’ailleurs.

Comment parler de lui, de son départ, de sa souffrance seul à vivre, visible, de la sienne encore pour nous, visible, de la nôtre prise ensemble et séparément pour lui, visible, de chaque souffrance prise isolément à vivre la sienne et celle des autres ensemble et séparément, visibles, sans ne rien salir ? A quel temps ? La distance du temps passé est-elle indemne de toute salissure ?

Ecrire, pour mes mains, n’est-ce pas séparer, se séparer, soi-même, expérimenter les éclats dont nous sommes faits et qui semblent nous faire un quand tout va mal ? Cette douleur dont il faut bien se défaire, un deuil de cet un qui sans cesse s’illusionne, cette communauté entière des uns qui se mentent, cet homme toujours davantage plusieurs qu’il me faut comprendre dans le délire d’une singularité, ces miettes de moi dont je voudrais dans un délire narcissique faire un pain de campagne qui sort toujours à l’instant du four, ce désir de plaire que je lui dois, pulsionnel et subjugué, entreprenant, venu de la patience promenée tout le jour et une partie de la nuit dans les plaines engourdies d’Ichnusa, l’île sandale des grecs, la Sardaigne, cet héritage à cultiver merveilleusement dans les moments simples, la vie, ce moi qu’il s’agit patiemment de dévorer de silence pour qu’il se rende, en mots goulus, en riens, buée.

Ecrire, seule façon d’employer les mains à quelque chose, construire, habiter ces choses qui m’environnent, obscures, s’habiter d’elles, écrire, contempler : une écologie. Ou chasser, investigations de l’homme solitaire dans la forêt de sa propre vie, la nuit, perché sur un arbre, à l’affût, braconner le sens quand tout sommeille, se réfléchit dans la solitude, s’apaise à force d’attente, tir qui tonne au loin, s’abîme dans un écho qui semble ne jamais devoir finir, pétrifie tout, les images et les mots : tuer, vivre.

On ne peut jamais compter sur la totale éviction des écrans qui s’interposent et qui, à notre propre insu, nous aveuglent. L’homme Occidental se regarde, sa force de pénétration scientifique regarde aujourd’hui une autre espèce, les limites de son économie vorace regardent aveugles une politique mesquine de l’esprit, il se raconte des histoires, il a les moyens de les rendre réelles mais il ne rêve plus, ne sait plus se donner les moyens de réaliser un idéal, se mystifie et s’égare à force de mystifications éhontées. L’homme Occidental, tout au fait de son unité qui s’étiole, s’ennuie et se tue, quitte à tuer tous les hommes, à vouloir perpétuer cette image, ce délire d’une reproduction médiocre et généralisée des hommes qui lui ressemblent se suicide et, ce faisant, suicide toute une humanité.

Ce que l’on voit qui brille à sa source est déjà mort. Je rêve de noir, d’un monde noir et de choses pareilles, je rêve d’un noir plus vivant que toute vie. Tout oublier de cette vie, vivre jusqu’aux muscles l’idée matérielle d’une tabula rasa, plus rien comme avant et comme aujourd’hui, que ce doit être plaisant cet instant entrevu par les êtres que l’on dit fous, non pas ceux qui s’échinent à nier à leur insu la résistance du monde, en se répétant compulsivement eux-mêmes, mais les autres, ceux que l’on ne comprend pas, ces états inexplorés dont on ne fait rien à défaut d’outils de mesure, ces états démesurément humains qu’aucune science ne capture, inconnus des dieux et même d’un Dieu nécessairement quelconque, imbécile par définition, la maladresse de deux trois mots qui s’agencent, d’inestimables diamants, incrustés par la main d’un enfant sur un tas de merde, une bouse de vache fumante à l’aurore, une couronne, un poème.

- Coc0 !
- Papa, la chambre.
- Ouvrez la fenêtre !

 Panique, sensation panique d’étouffer, tout se resserre.

- Ouvrez la fenêtre !
- Eau !
- De l’eau.
- De la fraîcheur, s’il vous plaît, la fenêtre…

Alors vite, la fenêtre, de l’eau, un gant, l’eau le gant sur le front, une infule, vite, faire vite, de l’eau, essorer le gant, papa, le front, les mains, l’eau.

- Vous ne comprenez pas.

Alors des glaçons dans l’eau, deux gants, ma sœur sur le lit, je passe le gant, vite, l’autre, encore, essorer, les mains, le front, le gant dans l’eau, les mains de ma sœur, l’autre, vite, de plus en plus vite, essorer, le gant, le gant, l’eau et silence, calme, calme, on attend, silence, à nouveau il dort, on se regarde, silence, on ne bouge plus.

L’effort, l’incalculable effort que la mémoire vive insuffle à tout son corps qui le quitte jusqu’à bâtir des guérisons, puissance étrange que celle de la vie derrière les yeux, un mot, deux mots s’échappent, glissent entre ses lèvres pendant qu’il dort, ils s’encouragent, se parlent, se répondent, ce savoir lointain, enfoui, à propos de la réalité des hommes, des réalités que l’on nomme et qui n’ont de sens effectif, de réalité effective que par cette faculté extraordinaire de projection. Moment paradoxal de bonheur pour tous, il vit, il vit normalement, parle à des gens. Son corps, apaisé, complexe de sensations qui s’enchevêtrent de manière étrange jusqu’aux mots, un temps, semble s’orienter durablement vers un mieux être. Même la maladie aurait sa santé.

On en parle. Depuis la fin de l’été, l’activité onirique a pris le relais, il dort, du moins somnole beaucoup, il est épuisé, les rêves viennent compenser efficacement les plages où la conscience revient, fait surface au point de désespérer toute action possible, tout devenir meilleur et tranquillement le fige, les yeux ouverts, là, devant nous, son regard semble dire qu’il sait, dit l’irréversible, il adopte l’attitude d’un enfant sage, obéissant, résigné, un grand pansement couvre la moitié du bas de son visage. En dehors du silence, ici, tout est vulgaire.

Un rêve. La résistance, une coalition d’urgence, appeler Armand, s’organiser, rendez-vous au carrefour, prévenir tout le monde. Un village se construit secrètement, sans notre accord, au bord de la mer, à Pinarellu, des étrangers, des inconnus, terribles de méchanceté, ils veulent s’enfermer, nous nuire, ils n’ont pas le droit, il faut faire vite, réunir les gens, leur dire ce qui se passe, la construction sauvage et rapide d’un village par des hommes qui s’emparent de nos terres, un village horrible, qui va tout dénaturer, le rêve d’une dissidence. Armand, l’ami, une forteresse contre le mal qui gagne sauvagement une communauté d’amis qui en appellent d’autres à la rescousse, tout le village, se défendre. Un rêve d’enfant, qui répare le cours irrémédiable des choses, de la matière qui dedans travaille à sa propre perte.

En rêve, il joue à la belote, crépit, serre des mains, indique une direction, pointe un lieu ou quelqu’un, quelque chose, appuie je ne sais quel propos en martelant de l’index un coin du lit, vérifie par des palpations délicates le diamètre d’une cuisse, rachitique, sans doute dans une zone de turbulence où la conscience apparaît, disparaît, revient à la réalité, appelle ma mère :

- Coco !

Lui avant incapable de rester à ne rien faire, toujours attelé à une tâche, un détail, il ne peut plus rien faire, désespère de ça, le corps ne suit plus, l’abandonne, alors il rêve, c’est sa vie à lui, la vraie, celle d’avant, de toujours, au point que la réalité, en somme, n’est pour lui qu’une suite de rêves. Et si les médecins se trompaient, s’il avait la force miraculeuse d’annihiler le mal qui le ronge. Les rêves sont trompeurs et pourtant si vraisemblables, ils s’accommodent de tout, désinvoltes, havres de petites paix, ils sont, comme la vie, si éphémères et si mystérieux.

Je ferme les yeux. Au bord du trottoir qui longe la voie ferrée, je marche depuis le métro en direction de mon appartement, des feuilles humides et noires tapissent le sol et le font, par endroits, glissant. La débroussailleuse de la ville s’est attaquée aux divers liserons grimpants, touffus, entre les barres métalliques du haut garde-fou peint en noir. Maintenant, à travers les barreaux, apparaît distinctement toute la voie ferrée, quatre lignes parallèles qui courent et se dérobent au loin, dans l’ombre de l’entrée du tunnel, là où le garde-fou s’arrête, j’avance. Les barres de métal défilent, noires, s’atténuent, encadrent maintenant de longs rectangles d’air, se répètent sans fin, défilent dans ma tête, s’atténuent, les barres reviennent au premier plan, découpent de longs rectangles de verdure, reviennent plus près, noires, tout près des yeux, je marche, les regarde, jusqu’à la rue du Poteau, des lignes s’entrecroisent dans ma tête, se répètent, se brouillent.

De l’autre côté de la voie, sur tout un pan de mur, un atelier sans doute, des bagnards, sympathiques, affublés d’une tenue à rayures jaunes et noires, ils sont agrippés à des barreaux, nous réfléchissent, tentent une évasion toute picturale. De la station de métro jusqu’aux prisonniers qui éternellement s’évadent, sur tout le trottoir, de la poussière, épaisse. Souvenir des plantes volubiles, hier, à baies rouges ou cotonneuse, leur poussière qui couvre le trottoir, fabrique un nouvel espace, un nouveau relief, d’autres directions. Les barres sont toujours les mêmes, elles sont toujours noires, elles pointent, ambitieuses, leurs flèches vers un ciel tourné, sorte d’imbuvable lait, invitent l’œil des passants à quitter le trottoir et les feuilles qui s’y incrustent, pourrissantes, invitent l’œil dans le vide qu’elles tracent, jusqu’à gagner le couloir des grands arbres qui bordent la grande allée, s’érigent des deux côtés du tunnel qui court entre leurs racines, sous nos pas, à leur insu, fait le tour de la ville.

Là, un tracteur, bleu flic, muni d’un bras articulé qui se termine par une énorme toupie perceuse, pointée vers le sol, barre la grande allée dans presque toute sa largeur. Des badauds regardent le bras qui opère, émerveillés. Mouvement mécanique du bras, le tracteur se positionne, la toupie dentée frôle de sa pointe la surface ronde, rouquine, douce et comme morte, elle s’ajuste, surplombe maintenant le centre autour duquel, irrégulièrement, des anneaux circulent, s’enfonce à peine, aucune résistance de la matière au foret de métal, juste une petite flaque d’eau, matière incontinente, avalée d’un coup par le mouvement ferme et lent de la vrille qui maintenant la perfore, pénètre puissamment son cœur, éclaté, fendu de toutes parts, craquements secs, tranché en copeaux rectangulaires, rouges sang, agglutinés en rond, tourbillonnent et s’amoncellent autour de la tête impitoyable de la machine, ascension de la matière tailladée inversement proportionnelle à la béance pratiquée par la machine, retombe et s’amasse en un cône vibrant, s’augmente et déborde au fur et à mesure que la machine la creuse, le sol tremble, on devine le massacre opéré dans ses profondeurs, tressaillement des racines, l’allée bouge, le bras amorce son retour, doucement, il est dehors, agite sa tête de métal, se défait de la matière vrillée à elle, il n’y a plus qu’un tas rouge violacé qui gît au sol, de poussière inerte : « Nous vous informons que cet arbre est très dépérissant. Il sera abattu… ».

Une toux grasse, forte, pendant son sommeil, toute la nuit. On veille. Le feu, la chambre, la chambre, le feu. De fortes convulsions s’emparent de sa poitrine, il dort. Respiration seulement nasale, profonde, bruit d’avalanches au loin, le vent dans une vallée profonde, sinistre, crête d’un aboiement qui se désespère, plus rien, rien, éclat soudain et laborieux d’une toux, il dort. Toux rocailleuse, torrent de roches et de boue qui dévale, s’arrête net, il dort. Les pompiers arrivent, l’infirmière est là. Expectorer sa poitrine, à l’aide d’un long tuyau en plastique, fin. Répéter l’opération. Un pompier arrête la machine, la remet en marche, une fois, deux fois, trois fois. Il respire mieux. Les pompiers s’en vont, disent qu’ils sont disponibles, il dort. Toute sa force d’hier s’est transformée en sommeil lourd, à quoi rêve-t-il ? Et rêve-t-il ? A-t-il mal ? Peut-il encore souffrir dans ce profond sommeil ? Les poches en plastique transparent, au-dessus de sa tête, s’évident, goutte par goutte. Je regarde. Il dort. Parler, lui parler, lui serrer la main, poser ses lèvres sur son front, éponger les gouttes de sueur. Son corps est toujours dans la même position, il dort, profondément. On attend. On attend qu’il se réveille, chacun secrètement l’espère, pense qu’il exagère un peu, qu’il pourrait au moins, après tant d’heures de sommeil, ouvrir les yeux, nous revenir, parler peut-être.

Le médecin. Examen neurologique : rien ne répond, la plante des pieds est insensible, les bras tombent. Le médecin ne lève pas la tête. Il examine son rythme cardiaque, prend son pouls puis sort de la chambre, tête baissée. Il nous dit qu’il ne souffre pas, prescrit de la morphine, du Tranxène, note la procédure d’administration sur un cahier destiné à l’infirmière, nous parle, parle à ma mère, trouve les mots qui rassurent, apaisent, s’en va. Les yeux dans les flammes, assis près de la cheminée, on se tait. On attend.

Comme les nuits qui ont précédé, on veille, à tour de rôle, il dort. Je regarde ses ongles, des mains, des pieds, ils s’assombrissent. Son corps n’a pas bougé. La respiration, parfois, disparaît, revient, s’arrête longtemps, revient. On a ouvert les volets, allumer le feu, accueilli l’infirmière. Les mots sont devenus dérisoires, on les économise, on ose à peine se regarder, on dit l’essentiel. Nos corps évoluent dans la maison saturée de silence, vont dans la chambre, reviennent à la cheminée, attendent. Ils ne peuvent rien faire d’autre qu’attendre, regarder le sommeil lourd de son corps à lui. Ils fument, les corps, s’organisent comme ils peuvent dans la journée autour et dans la maison : ils coupent du bois, vont à la pharmacie, font des courses, reviennent, mangent, se taisent, écoutent, vont dans la chambre, attendent. Il dort.

Nous sommes dans la salle à manger, : écrire l’avis de décès, anticiper, froidement. Ma grande sœur est là, ma mère vient, s’en va, revient, mon frère vient nous voir, mon autre sœur est là. Ils se tiennent debout, autour de moi, penchés sur les mots. L’énumération des proches, des questions sur l’ordre d’arrivée selon le lien de parenté, l’âge, on ne connaît pas les codes, la préséance. La famille nombreuse de mon père, ses sœurs, leurs maris, ses frères, leurs femmes, j’écris, liste. Silence, on écoute. Rien, il dort. Les enfants de ses frères et de ses sœurs, mes cousins germains, leurs enfants, n’oublier personne, ne pas se tromper, écrire au propre, recommencer tout pour une erreur, par souci de bien faire ou pour ne jamais l’écrire, l’écrire définitivement. Ecrire par avance la mort de son père, l’annoncer, la rendre froidement publique, collectivement, en famille, avec les noms de tous les membres de la famille qui précèdent la nouvelle de sa mort, cette réunion délirante autour de ça, en silence. Ma mère, doucement, se dirige vers le corridor qui mène à la chambre, disparaît. On commente telle ou telle disposition

- Oh mes enfants, mes enfants…
- No !
- Papa ?

Il dort.

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